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L’émission Esprit critique en est à sa quatrième saison sur les ondes d’ICI ARTV et comme l'émission aborde la critique, on s'est demandé en quoi consistait le métier de critique, plus particulièrement au cinéma. Si cette profession fait l’envie de bien des gens, elle est aussi très mystérieuse puisque le parcours pour y accéder est loin d’être clair et défini. Et comment s’y prend-on pour juger une œuvre avec le plus de justesse possible?

 

Pour répondre à ces interrogations, on a posé quelques questions à deux spécialistes de la critique de cinéma, soit Helen Faradji, animatrice de Cinéma x 3 et édimestre de la section Cinéma de Radio-Canada, et Michel Coulombe, chroniqueur cinéma pour Radio-Canada et analyste au contenu pour Téléfilm Canada.

 

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Comment devient-on critique de cinéma?

 

Helen Faradji :

La plupart des gens qui sont devenus critiques sont passés par toutes sortes de chemins. De mon côté, j’ai toujours eu envie d’écrire sur le cinéma, même quand j’étais très jeune. C’est drôle, Truffaut disait que personne ne grandit en rêvant de devenir critique de cinéma… Eh bien moi, oui ! (Rires.) Ça m’a toujours passionnée et, à un moment, j’ai été un peu embêtée puisque je voulais m’engager dans cette avenue, mais il n’y avait pas de formation pour ça. Quand j’étais toujours en France, j’ai commencé par étudier en droit parce que je me disais que j’allais passer par le journalisme plus classique pour devenir critique, toujours avec cet objectif en tête, mais ça n’a pas marché. J’ai ensuite pris la décision de faire un échange d’un an ici en sciences politiques, à l’UQÀM. Or, tous les jours, je passais devant le département de cinéma et je me disais que c’était ça, ma véritable passion. J’ai donc pris la décision d’étudier le cinéma plus théoriquement en faisant notamment une maîtrise en études cinématographiques. Après, j’ai continué au doctorat, mais pour me faire la main, j’ai toujours soit écrit, soit fait de la radio.

 

Michel Coulombe :

Je ne crois pas qu’il y ait deux personnes qui ont le même parcours. Il y a peut-être des gens dont c’est le rêve. Moi, ce n’était pas quelque chose vers lequel je me dirigeais. Il faut dire que la critique de cinéma paraît accessible à un peu tout le monde parce que tout le monde va au cinéma, tout le monde a une opinion. Ça s’est un peu trivialisé par la force des choses. Mon parcours n’est pas typique. C’est quelque chose que j’ai plutôt tardé à faire, mais à mon avis, il faut tout de même posséder une forme de culture cinématographique au départ. Si on est tout jeune, on se fait les dents, mais c’est certain qu’on n’a pas la profondeur nécessaire. Pour ma part, je n’ai pas fait ça tout jeune parce que je n’estimais pas avoir cette profondeur-là.

 

Quelle est ta façon de procéder pour évaluer une œuvre cinématographique?

 

Helen Faradji :

La première des choses, c’est que je me fie à ma première impression (« j’aime, j’aime pas »), même si la critique, c’est énormément plus que ça. Avec l’expérience, je suis capable, après 5-10 minutes, de savoir à peu près à quoi m’attendre. Lors de la projection, je note et je construis mon argumentaire. En général, quand je sors de la salle, je pourrais écrire ou aller en ondes directement. Après, je revois des fois le film, mais ça dépend du média pour lequel je travaille. J’ai beaucoup écrit pour 24 images, un magazine qui paraît cinq fois par année. Ça me donne donc le temps de le regarder une deuxième fois, ce qui est extraordinaire parce que je peux retravailler ma première impression, aller beaucoup plus loin. Tu peux creuser une idée forte que t’as eue pendant le visionnement. Quand tu travailles dans des médias plus immédiats (radio hebdomadaire, web ou autre), t’es dans une approche plus directe de la critique. La différence avec l’amateur ou l’amatrice, c’est que quand tu es critique, même si t’as l’occasion de voir un film seulement une fois, tu dois être capable de déceler ce qu’il a à dire sur le monde dans lequel on vit.

 

Michel Coulombe :

Je prends des notes, mais je pense que c’est plus pour aider avec des trucs mnémotechniques. On ne peut habituellement pas prendre beaucoup de distance avec un film parce que le distributeur, surtout quand ce sont de grosses productions, s’assure qu’on aura peu de temps entre le moment où on le voit et celui où on doit en parler, parce qu’il veut contrôler et encadrer le message. Après, ce qui est particulier avec les médias électroniques, c’est qu’on doit raconter quelque chose. Ce que j’aime faire, c’est de situer les films avant de m’en écarter rapidement. J’évite systématiquement de tout ramener à mon expérience personnelle; « moi » n’est pas le cœur de la discussion. C’est sûr qu’on n’échappe pas au fait qu’on a aussi une personnalité et que les gens la décodent beaucoup plus qu’on le pense, quand on dure en tout cas. Et il faut accepter de ne pas tout dire non plus sur un film; l’idée, c’est de donner des repères aux gens, de poser les bases pour qu’ils puissent se faire une idée. Il faut aussi dire que chaque personne reçoit le film à sa façon. Il y en a bien qui, objectivement, peuvent paraître bons, mais après ça, on a tous nos goûts à nous.

 

Quels sont tes critères pour juger une œuvre?

 

Helen Faradji :

Je te dirais que c’est le film qui me les donne. Il y a des critères moraux, techniques (mise en scène, jeu des acteurs et des actrices), narratifs… En général, j’ai tendance à m’intéresser à la mise en scène parce que je suis plus sensible à ça. Mais un film plus ou moins bien mis en scène avec un scénario extrêmement fort va tout de même me parler. Des fois, un film peut ne pas être très bon, mais arriver au moment opportun. C’est le genre de long métrage que je ne pourrais pas juger avec mes critères habituels, sauf que le contexte fait que c’est un film nécessaire. C’est toujours le film qui va nous dicter avec quels critères on peut l’évaluer.

 

Michel Coulombe :

Il y a deux aspects à l’être humain : l’intellect et l’émotif. Idéalement, on fait appel aux deux dans nos critiques. Dans mon cas, pour ce qui est des émotions, on m’a greffé la totale. Avec l’intellect, on touche à ce que ça dit et à la forme cinématographique. Quand tu as fait le tour de ça, c’est merveilleux. Mais après, les films n’ont pas tous la même intention. Disons qu’on discute d’un chapitre de la série La guerre des étoiles. On ne parlera presque pas de ce film-là en particulier, on va plutôt parler de l’œuvre dans un continuum de 42 ans. On ne peut pas appliquer une seule recette à tout; il faut aussi regarder l’intention du film ou le pacte qu’il veut établir avec les gens qui le voient. Si je lisais un film israélien de la même façon que je lis un film de La guerre des étoiles en prenant une grille, ce serait malhonnête pour les gens qui regardent parce qu’on ne parle pas de la même chose.

 

Arrives-tu à regarder un film pour le plaisir, sans le juger?

 

Helen Faradji :

C’est très difficile. Mon chum est très fâché de ça. Le soir, quand je rentre chez moi, je n’ai pas nécessairement le goût d’aller voir un film qui sort parce que je sais que ça va faire partie de mon travail. Même quand j’essaie de débrancher, je suis critique malgré moi. Tous les films que j’ai vus durant une année pourraient faire partie de mon palmarès de fin d’année, ils doivent donc tous me laisser un petit quelque chose. J’arrive à trouver mon bonheur de relaxation quand je revisite des vieux films uniquement pour mon plaisir.

 

Michel Coulombe :

Oui, même que c’est tellement mieux. Je n’ai pas cette obsession-là d’en penser quelque chose ni de le classer ou de donner mon avis à quiconque aurait le malheur de se trouver sur mon chemin. Je ne donne pas des étoiles à tout dans la vie. Mon envie de cinéma est venue bien avant de faire ce métier-là, donc oui, je suis capable de regarder un film avec un certain abandon. J’ai une forme de décodeur qui est là, mais si je n’avais pas de plaisir et d’émotions fortes en voyant des films, je ne serais pas chroniqueur cinéma.

 

Voilà qui nous aide à mieux saisir en quoi consiste cet emploi hors du commun.

 

Critiques de cinéma en devenir, bonne chance!

 

Esprit critique, les vendredis à 22 h.


Crédits photo d'Helen Faradji : Juliette Bienvenu