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L’année 2019 aura vu se distinguer un cortège de brillantes rockeuses québécoises. Parmi elles, la pétulante Poulin, qui a délaissé son prénom, Valérie, pour la scène. L’auteure-compositrice-interprète nous est arrivée en novembre avec L’or des fous, son premier album, sur lequel sa voix texturée et emphatique traduit son sens inné de la théâtralité. À l’interprétation incarnée et la fougue de la demi-finaliste aux Francouvertes cette année se conjugue une guitare prépondérante, aux relents grunge et lo-fi, qui tantôt mord tantôt se languit.

 


Vidéoclip d’Assez

 

Suivre son instinct


Atypique, le parcours de la native de Saint-Honoré l’est certainement. Alors que la Saguenayenne se destinait à une carrière d’enseignante en arts, son instinct l’a poussée à tout quitter — école, amoureux, ville — pour suivre son appel de la musique. « J’ai essayé de me ranger d’où, le choix professoral, mais je ne pourrais pas vivre autrement qu’entourée d’art et d’en faire », nous raconte Valérie, attablée devant un latte au thé chaï d’un petit café de la promenade Masson, non loin de l’avenue où elle demeure. Et lorsqu’elle s’investit, c’est à 110 %.

 

Sans même avoir commencé à composer, c’est mue par une confiance inébranlable en la vie — la vie avec un grand V, nous dit-elle — qu’elle débarque seule à Montréal, munie de sa guitare, de son clavier Yamaha et de son métronome, sans formation musicale, une moitié de « toune » en poche, mais animée d’un ardent désir de créer.

 

« C’était un vertige innommable mais, en même temps, ça me faisait vibrer. »
- Poulin, auteure-compositrice-interprète

 

Comment a-t-elle fait face à ce renouveau ? « Il a fallu que je bosse vraiment fort. C’était un monde que je connaissais pas, tant sur le plan de la musique que de la business. J’ai passé beaucoup de temps avec le métronome parce que j’étais pas droite pantoute ! », s’esclaffe la guitariste au sens patent de l’autodérision. Désireuse d’apprendre, elle a d’ailleurs tenté sa chance à l’université, sans succès, ses lacunes théoriques lui entravant l’entrée. « Mais depuis, j’ai appris une couple d’affaires pour faciliter la conversation avec les musiciens », rigole la rousse musicienne.

 

Parlant de musiciens, aussi devait-elle se trouver des complices qui l’accompagneraient dans son projet. Elle s’est donc mise à systématiquement demander aux personnes croisant son chemin lors de partys si elles jouaient d’un instrument, se dressant ainsi une liste de bassistes, de claviéristes, de batteurs… « À un moment donné, je les ai juste tous appelés ! », pouffe de son rire franc l’amoureuse des animaux (le chien corgi la fait particulièrement craquer).
 

Puis, au cours d’une soirée, elle tombe sur Thomas Sauvé-Lafrance, batteur et percussionniste. « Il a écouté mon démo dans ses écouteurs, ben relaxe, puis s’est tourné vers moi et m’a dit : “Ben là, je suis dans ton band.” Comme si c’était une évidence », se réjouit celle qui a eu l’occasion de se produire pour la première fois dans sa région natale au festival La Noce l’été passé. C’est le très sollicité bassiste et pianiste Étienne Dupré (qui joue notamment avec Jessie McCormack, Klô Pelgag et Mon doux saigneur) qui complète leur trio. « Ils sont super bons ! Donc, je suis correcte de les partager », lance-t-elle à la blague, avant d’ajouter, plus sérieusement : « Je suis vraiment chanceuse. »

 


Vidéoclip de Peu m’importe

 

Rock viscéral
 

Valérie s’en amuse elle-même : alors qu’elle avait quitté le Saguenay pour s’éloigner du hard rock qu’y jouaient les musiciens qu’elle connaissait, c’est bien du rock (« ben, ce qu’on peut appeler du rock », rigole-t-elle) qu’elle a composé, spontanément.
 

Ses mélodies, aussi viscérales soient-elles, constituent bien à ses yeux la somme d’une multitude d’influences. « Je sais que ça ne sort pas juste de mon tréfonds. Je ne suis pas née en l’an zéro, j’ai écouté toutes sortes de musique. C’est certain que ça m’a influencée », affirme-t-elle, y allant d’une judicieuse analogie mycologique. « Si tu manges des shiitakés aujourd’hui, c’est parce que des milliers sont morts à manger tous les autres champignons dans les bois. C’est pas toi qui as décidé que, les shiitakés, c’était hot. »
 

Pop, rock, classique (genre qui l’apaise au quotidien), années 80 : de la musique, elle en écoute depuis toujours. « Le trip de mes parents, c’était de se faire des séances d’écoute à la maison », se remémore-t-elle, soulignant au passage combien sa mère chante bien. « Ils s’allongeaient sur le divan et mettaient la musique au boutte dans la maison. »
 

Sous cette influence artistique, Valérie, du haut de ses 9 ans environ, a un jour eu envie de tâter la guitare classique, sur laquelle survivaient deux cordes, qui traînait à la maison — la jeune mordue d’Harry Potter a alors repiqué, à l’oreille, la célébrissime chanson d’ouverture. Constatant son flair musical, ses parents lui ont alors offert sa première guitare. « Et j’ai eu une grosse révélation, intérieurement », se souvient avec émotion Valérie, qui a jadis également joué de l’harmonica. « J’en joue plus, mais peut-être qu’on jour, ça va revivre », badine-t-elle.

 

Quand prime le ressenti
 

Au-delà de la virtuosité chez les musiciens, c’est le ressenti, « le besoin de dire » qui fait d’abord vibrer la passionnée de théâtre, qui n’en admire pas moins les artistes, tels Prince ou Kate Bush, qui effectuent un travail d’orfèvre en studio, tout en proposant une mise en scène flamboyante. Valérie souhaite avoir un jour les moyens de déployer davantage sa créativité en spectacle, jusque dans la mise en scène, les chorégraphies, les éclairages. En contrepartie, « travailler avec des limitations, créativement, ça ouvre d’autres portes », relativise-t-elle.
 

 


Interprétation d’Any aux Francouvertes 2019

Sur scène comme sur album, sa musique, elle la désire avant tout incarnée. La fougueuse musicienne assume la nature cathartique de pièces relatant les meurtrissures du cœur, les siennes. « Il y a pire qu’une histoire qui finit, il y a celle qui ne commence jamais », se désole-t-elle sur Any, « complainte » sur laquelle jaillit un incoercible « jamais », cri du cœur instinctif pouvant avoir plus de sens à ses yeux que certains textes très fignolés qu’elle a pu pondre.

 

 

 « Des fois, c’est très émotif, et l’intellect n’intervient pas. Au début, j’étais gênée et, après, je me suis dit que c’était comme ça que la toune était sortie. Je ne veux pas intellectualiser la patente et dire : “c’est de l’apitoiement” ; non, c’est ça que ça veut dire, et bien des gens se sont déjà sentis de même. Assume. »
- Poulin, au sujet d’Any

 

 

Autre preuve de la primauté du ressenti chez Valérie, alors qu’elle se rétablissait d’une extinction de voix au moment d’enregistrer Any, elle a choisi de conserver l’interprétation d’origine et de mettre les aspérités de sa voix au service du propos, plutôt que d’enregistrer la piste de nouveau — un choix artistique qu’elle admet n’être néanmoins pas si simple à assumer. « Je savais que je pouvais chanter 100 fois mieux. Mais il y avait quelque chose dans la difficulté que j’avais à chanter qui représentait bien la chanson », explique-t-elle, mimant de se tordre le cœur.

 

Affliction amoureuse qu’elle purge également sur Tantale, inspirée du personnage grec voué à la faim et à la soif éternelles, l’eau se dérobant lorsqu’il tente de s’abreuver, et la branche s’élevant lorsqu’il tente d’en saisir les fruits. « Quand l’objet de ton désir est en apparence si près, mais qu’il est si loin… On dirait que la souffrance est encore plus terrible. Quand les deux savent qu’il se passe quelque chose… Argg », rugit Valérie.   

 

Même s’ils ne s’imposent pas forcément de façon frontale, les tabous, concept qui l’a toujours irritée, font en outre partie intégrante de ses textes. « Je trouve que c’est une façon naïve de penser que les choses seront meilleures si on n’en parle pas », estime l’artiste féministe, qui aborde la dépendance à diverses substances, à la pornographie, les effets un peu négligés de la dépression — libido éteinte, colère —, écorchant la pharmacologie au passage. « Ils ont trouvé comment comprimer le bonheur, mais pas comprendre le malheur », relève-t-elle.
 

Dans tous les cas, Poulin, elle, l’exorcise par son rock aussi abrasif que mélancolique.


Photo: Andy Jon
La photo, signée Andy Jon, a été prise dans un village reclus en plein désert du Nevada, où des gens vivent à l’écart de la société. En voyant cette maison, et sa collection d’objets hétéroclites, Valérie savait qu’elle tenait la pochette. Troquant argent et cigarettes contre quelques minutes sur le toit, elle a pu obtenir le cliché convoité.