Axelle Munezero : danser pour revendiquer son identité

Axelle Munezero : danser pour revendiquer son identité
Crédit : Laurianne Ogay

Formée notamment en whacking, en hip-hop, en house et en danse contemporaine, la Montréalaise Axelle Munezero s’efforce de faire connaître et rayonner le street dance depuis plus d’une décennie. Selon la danseuse, chorégraphe et professeure de danse qui cumule les projets artistiques, la force des pratiques issues du street dance réside dans la grande maîtrise de l’improvisation et la joie de s’émanciper à travers le mouvement. Rencontre avec une artiste qui fait converger sensibilité, spontanéité et puissance. 

 

Comment la danse est-elle entrée dans ta vie?

Je suis née au Burundi, et c’est dans notre culture de danser. On danse au quotidien : en cuisinant, en marchant, etc. Donc, depuis mon enfance, je baigne dans les danses traditionnelles de mon pays, ça fait partie de la transmission entre générations. À l’adolescence, au Canada, je me suis un peu rebellée (rires) et j’ai découvert le street dance. Ça a été ma porte d’entrée vers la danse en tant que discipline artistique, et plus uniquement comme coutume familiale. 

 

Parle-nous de cette rencontre significative avec le street dance.

Mes sœurs ont commencé à suivre des cours de hip-hop dans un centre communautaire pour ados  dans Hochelaga-Maisonneuve, mais j’étais trop jeune pour y participer, donc je suis allée les regarder. Ce fameux cours, c’est Alexandra Spicey Landé qui le donnait; c’est désormais une chorégraphe assez réputée dans le milieu, mais à l’époque, elle enseignait. Elle a vu que j’avais un grand intérêt pour la danse et elle m’a laissé suivre le cours malgré mon jeune âge. À partir de ce moment-là, ça a été comme une évidence. Je me sentais bien dès le début, j’avais de la facilité, ça avait du sens pour moi. 

Au spectacle de fin d’année, la professeure m’a dit que j’étais faite pour être sur scène. Ça m’avait surprise, parce que je ne dansais pas pour être vue ni pour être connue; la danse me faisait sentir que j’existais enfin, au complet. 


Courtoisie Axelle Munezero

 

Tu diriges aujourd’hui ta propre compagnie de danse, Asymmetry, en plus de prendre part à divers projets collectifs. Peux-tu résumer comment ton parcours a commencé?

Après mes premiers cours de hip-hop, j’ai dansé au sein d’une école spécialisée en street dance. Je viens d’une famille qui n’a pas beaucoup de moyens, alors j’ai dû multiplier les jobs alimentaires pour me payer ça. J’étais déterminée : je me donnais, parce que j’avais travaillé fort pour être là. J’ai pu toucher à plusieurs styles de danse : le house, le break, le whacking aussi, qui m’a beaucoup interpellée et qui m’a permis de bâtir mon propre rapport à la féminité. 

Et puis les portes se sont ouvertes pour moi. Je suis allée à New York pour participer à des battles [duels] de whacking, puis la scène internationale m’a découverte et, à seulement 18 ans, j’étais au Japon en train de donner des cours. Depuis ce temps, je voyage un peu partout pour enseigner le whacking. Je fais partie de la première génération d'artistes qui a remis ce style de street dance en valeur. 

Au début de ma vingtaine, j’ai également étudié en danse contemporaine à l’Université du Québec à Montréal pour mieux comprendre l’univers de la danse au Québec. 

 

Parle-nous davantage du whacking, qui fait partie de la famille du street dance. D’où vient ce style de danse et qu’est-ce qui t’a plu dans celui-ci?

Tout d’abord, le street dance est un ensemble de plusieurs danses qui proviennent de différentes communautés afro-américaines. Le whacking, lui, est né au sein de groupes queers afro-descendants de Los Angeles. Les mouvements rappellent ceux des films en noir et blanc et des grandes divas des films muets. Ce sont ces figures féminines qui ont inspiré les hommes de la communauté LGBTQ+ durant les années 1970. 

Ça a donné une danse qui explore, selon moi, la féminité avec une certaine force. Personnellement, ça m’a moi-même aidée à accepter et à développer mon identité de femme, car je ne me reconnaissais pas dans les archétypes féminins du hip-hop, par exemple. Je voyais les vidéoclips à la télévision, de femmes soumises en short qui bougeaient de manière suggestive. Alors quand le whacking est arrivé dans ma vie, j’y ai vu une grâce, une manière de porter son identité avec honneur et dignité. Ce que j’ai tout de suite aimé, c’est cette impression d’être féminine et puissante.  

Le whacking demeure le style de danse dominant dans ma pratique, mais il est influencé par tous les autres styles que j’ai appris, parce que je ne peux pas les enlever de mon corps! 

 

Tu as participé et organisé de nombreux battles. Qu’est-ce que ça t’a appris, l’improvisation? 

Pour moi, il y a une liberté de mouvement, une possibilité de s’exprimer telle qu’on est. Les battles m’ont permis de forger ma personnalité. Quand on répète une chorégraphie, on interprète une façon de voir le monde qui ne nous appartient pas. Alors que dans l’improvisation, c’est entièrement nous : on choisit comment on vit la musique, à quel moment on veut faire un mouvement, à quelle vitesse, pour quelle durée, etc. Il y a une appropriation de notre corps de manière intuitive; j’adore voir les personnes s’émanciper, il y a quelque chose de vrai qui se produit lors de ces rassemblements. C’est vivant!


Courtoisie Axelle Munezero

 

Tu es aussi chorégraphe. Qu’est-ce qui te plaît dans l’interprétation d’une œuvre, dans la direction d’un récit en mouvement? 

Une fois que j’ai découvert que j’avais des choses à dire, ça m’a permis de peaufiner mon langage. Maintenant que j’ai réussi à apprivoiser mes mouvements avec l’improvisation, je peux construire un récit. Pour moi, ça ne fonctionnerait pas dans le sens inverse! Lorsque je chorégraphie, c’est comme si je fige une improvisation parce que je trouve qu’il y a quelque chose de pertinent à creuser. 

J’ai réalisé aussi que mes chorégraphies sont assez éphémères, dans le sens où elles durent le temps d’un cours, d’une vidéo, d’un projet déterminé, mais c’est rare pour moi de créer une œuvre qui va perdurer. 

De plus, quand je fais des spectacles chorégraphiques avec ma compagnie, il y en a une grande part qui est improvisée. Ce n’est pas juste de l’écriture de mouvements; il y a aussi de la spontanéité. Même quand je fais des solos, comme quand Dominique Fils-Aimé m’a invitée sur scène avec elle et l’Orchestre symphonique de Montréal l’an dernier, j’écris une improvisation! Je sais ce que je veux dire avec certains types de mouvements, par exemple des gestes qui accentuent un instrument. Il y a aussi des éléments spécifiques que je prévois pour m’assurer que ça va fonctionner, mais j’ai quand même besoin d’improviser, parce que c’est ma manière de connecter avec les gens, le public, la musique. 


Photo tirée de la série web Face à la danse. Crédit : Picbois Productions.

 

En effet, tu as eu l’occasion de collaborer avec plusieurs artistes en musique, dont Dominique Fils-Aimé, Arcade Fire, Afrotronix et Leif Vollebekk. Qu’est-ce que tu aimes de ces partenariats?

Désormais, les artistes qui m’approchent, c’est parce qu’ils et elles aiment mon travail, et j’apprécie le fait de ne pas avoir à modifier mon approche. Puisque mon langage à moi, c’est bouger, quand je travaille avec des artistes en musique, notamment Dominique Fils-Aimé avec qui j’ai beaucoup collaboré, c’est comme si elle donnait une voix à mon corps. Et moi, j’apporte du mouvement à son chant! On a une affinité naturelle. Ça nous permet de rayonner davantage. Elle me donne véritablement une place sur scène, je ne fais pas juste illustrer son concert en dansant en arrière. Au contraire, je prends de l’espace. On est égales. 

En fait, je n’interprète pas le travail d’un ou d’une artiste, c’est plutôt que nos deux disciplines se rencontrent pour concevoir un message plus puissant. C’est l’un de mes combats personnels de dénoncer que le fait qu’on relègue les danseurs et les danseuses à l’arrière-plan, c’est dévalorisant pour nous. C’est important qu’il y ait un dialogue, qu’on nous considère comme des artistes à part entière. C’est ironique, parce que si on pense à Beyoncé, ce qui donne de la puissance à son concert, ce sont beaucoup les interprètes en danse qui l’accompagnent. On ne s'imaginerait plus un tel spectacle sans ces personnes-là!

Nous, les danseurs et les danseuses, on n’a peut-être pas les mêmes salaires et conditions de travail que les artistes en musique ou de cinéma – qu’on valorise plus –, mais on a autant de choses à dire et d’importance que ces gens-là.

 

 

En 2012, tu as cofondé avec Martine Bruneau l’organisme à but non lucratif [OBNL] 100Lux , qui soutient le développement professionnel des danseurs et danseuses de street dance à Montréal. Parle-nous de sa mission et de son évolution.

100Lux est né du constat des inégalités qu’il y avait à l’époque entre le street dance et les pratiques eurocentriques en danse. J’ai humblement essayé de me faire un chemin dans mon domaine, en demandant des subventions, etc., mais j’ai frappé beaucoup de murs. Ce qui était le plus difficile, c’est que je me faisais dire que le street dance n'était pas de l’art, mais juste un divertissement, que c’était juste bon pour les vidéoclips. Ce sont des personnes à la direction d’institutions culturelles qui m’ont dit ça! 

Avec Martine, on a donc décidé de créer une structure qui pourrait faire connaître le street dance, démocratiser ses pratiques et nous placer au même niveau que les autres arts de la scène. Heureusement, beaucoup de choses ont changé depuis 2012 : on fait désormais partie des programmations des salles de spectacles, on est plus visibles, etc. 

On a également créé des ponts entre les interprètes de street dance et le milieu des arts et ses institutions. Et une chose était bien importante pour nous : ne jamais changer nos valeurs ni mélanger les genres pour se faire accepter à tout prix. Dix ans plus tard, l’OBNL est solide, on continue de soutenir les artistes et on assure la pérennité de cette danse. On s’excuse moins de faire ce qu’on fait.

Le street dance porte des valeurs sociales et humaines fortes. On sait qu’on a besoin les uns des autres pour faire vivre notre pratique. Tout le monde est important dans nos rassemblements.

 

 

Selon toi, qu’est-ce que la danse permet de véhiculer et que les autres disciplines ne parviennent pas à faire?

Je crois que la danse permet de rendre visible la trace que le temps et l’expérience ont laissée sur le corps. Les émotions et les épreuves de la vie ont une empreinte sur nous, et la danse met en mouvement ce vécu. 

C’est aussi une forme de langage universel. Le public peut, à travers mon corps qui danse, saisir et vivre une expérience qui m’appartient sans me connaître ou parler ma langue. Une professeure m’avait déjà dit que la danse, c’est une transmission d’un corps à un autre corps. Ça parle de manière viscérale aux mémoires et ressentis corporels. Il n'y a pas beaucoup d’autres formes de communication qui transcendent les cultures. 

 

Axelle Munezero participe au spectacle pluridisciplinaire Jusqu’à ce qu’on meure, de Brigitte Poupart, présenté à Arsenal art contemporain du 6 au 10 mars. Elle fait aussi partie de la distribution de la série web Face à la danse en plus d’en avoir été scénariste et productrice au contenu. Cette émission diffusée par Télé-Québec à compter du 1er mars propose une incursion dans le monde du street dance.