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Bon Enfant : Sérieusement bon enfant

Bon Enfant : Sérieusement bon enfant

Caroline Bertrand

26 novembre 2019

Daphné Brissette, la voix du festif collectif bluegrass Canailles, et Guillaume Chiasson, le rockeur garage de Ponctuation, souhaitaient depuis longtemps se lancer de concert dans un projet. C’est maintenant chose faite avec Bon Enfant, leur nouveau band, que complètent Mélissa Fortin, Étienne Côté (tous deux membres de Canailles) et Alex Burger, qui a nous a offert en novembre son abouti premier opus, homonyme, dont Tonio Morin-Vargas (qui a travaillé avec Bernard Adamus, notamment) signe la réalisation. 
 

L’on s’est entretenue avec le duo créatif à la base du quintette après une répétition — qui a vivifié la chanteuse — dans un café d’Hochelaga, à Montréal, où l’on a eu le bonheur d’observer sa complicité à l’œuvre. Ça s’annonce jubilatoire sur scène, à l’image de leur musique. 
 


Vidéoclip de Petites batailles de Bon enfant

 

Les seventies dans le son

 

De l’union fertile de Daphné et de Guillaume (également membre de Jesuslesfilles et de The Blaze Velluto Collection) découlent une dizaine de perles pop-rock mélodieuses et élaborées puisant résolument dans les années 70, sans être le moindrement surannées ; des chansons polymorphes, distinctives, mais desquelles se dégage une indéniable unité d’ensemble. 

 

Guitares beatlesques, claviers toniques et arrangements groovy sont à l’avant-plan, guidés par la belle voix éraillée de Daphné, reconnaissable entre toutes, et agrémentés de jouissifs solos de guit aux relents psychédéliques, signés Guillaume — on pense à Magie, à Liste noire… Des pièces comme Petites batailles, Faux pas ou Aujourd’hui s’érigeant en dignes héritières des canons pop-rock seventies, incursion shoegaz (vaporeuse et planante Insomnie), « disco anatolien, rock saharien, blues touareg » (pour citer leur communiqué de presse) sur Magie, mélancolique L’hiver à l’année, intermède rétro-futuriste instrumental avec Ode aux pissenlits : l’univers de Bon Enfant est foisonnant, créatif, harmonieux. 

 

« On ne voulait pas que toutes les tounes sur l’album soient du pareil au même. On voulait que chaque chanson ait son univers. »

— Daphnée Brissette


 

Talent, dévotion et amitié 

 

« Tu ne peux pas te partir un band avec n’importe qui », a affirmé la jeune trentenaire, lorsqu’on a abordé le sujet de la formation du groupe. « Il faut que ce soit quelqu’un avec qui t’es prêt à travailler, à mettre autant d’heures et de dévotion. La personne avec qui tu travailles doit être un coup de cœur. » Il fallait donc trouver des musiciens qui partageaient leur univers, « crinqués d’embarquer, de mettre du sien », renchérit son complice guitariste, Montréalais d’adoption depuis quelques années, qui a connu Daphné dans la Vieille Capitale, où Canailles s’est souvent produit. 

 

Ces coups de cœur, tant humains qu’artistiques, qui les accompagneraient dans la nouvelle aventure de Bon Enfant, Daphné et Guillaume les ont trouvés en la claviériste Mélissa Fortin et le batteur Étienne Côté, compagnons de Canailles, ainsi qu’en le bassiste Alexandre Beauregard, alias Alex Burger, finaliste aux Francouvertes 2019. Mais apparemment que la recherche « a été tout un pèlerinage », selon le grand frisé au regard profond.  

 

Étienne s’est d’emblée imposé aux yeux de Daphné et de Guillaume ; il a de plus instantanément aimé les premières chansons qu’ils lui ont envoyées. « En quatre ans, je me suis jamais chicanée avec Étienne », rigole sa camarade de Canailles. Non seulement ça devrait cliquer humainement entre Guillaume, Daphné et leurs futurs complices, mais le duo devait également s’imaginer sur scène avec eux. Aussi fallait-il des musiciens prêts à s’investir dans un nouveau projet, et donc disponibles — un facteur nullement négligeable au Québec, où les artistes tendent à multiplier groupes et collaborations.

 

Trouver les autres s’est avéré plu ardu, confie le tandem. « Il y a bien des musiciens qu’on aime, qui sont créatifs, mais qui jouent dans plein de groupes. » Daphné et Guillaume, qui souhaitaient que le band ne vire pas non plus en « gang de gars », ont vu en Mélissa une complice idéale, tandis qu’Alex, grâce à son initiative, a créé sa chance. Daphné relate la scène au Quai des brumes, bar à concerts montréalais où elle travaille. « Alex est venu me voir et m’a dit : “En tout cas, si vous avez besoin d’un bassiste…” On n’avait pas trop pensé à lui, pis on l’a vu jouer — et il est vraiment très bon. »

 

Si la formation s’est consolidée il y a près d’un an, en décembre, Daphné et Guillaume avaient déjà commencé à composer des pièces, tranquillement, il y a environ deux ans. Mais c’est cette année qu’a culminé le processus de création : « Ça a “goalé” » ces six derniers mois, s’entendent les musiciens. Magie a d’ailleurs jailli comme par surprise à peine quelques semaines avant l’enregistrement. 

 

Vastes affinités musicales

 

Et ce son, riche, diversifié, peaufiné, qui témoigne d’influences multiples, d’où vient-il ? « Au départ, on voyait ça plus oldies, à la Nancy Sinatra, des trucs comme ça. Mais on s’est rendu compte que nos affinités allaient bien plus loin que ça, raconte Guillaume. Aujourd’hui, c’est un peu la toune qui a changé la direction de toute la patente. Ça a “drifté” un peu plus seventies. » Il a transmis la maquette de la chanson à Daphné, qui a « tripé » — et l’orientation musicale en a découlé. 

 

Les deux artistes, qui s’échangent régulièrement des chansons sur Facebook, partagent en effet un vaste univers musical. « On ne voulait pas un album trop homogène, on voulait que ça aille dans plein de directions, explique Guillaume. C’est ça qu’on aime. On savait aussi que la voix de Daphnée était suffisante pour lier tout ça. » 

 

Voix qui se trouve bel et bien au cœur de leur création. « La voix de Daphnée, c’était le centre, poursuit Guillaume. Est-ce qu’elle peut chanter ça ? C’était toujours ça, la question. » Autre fondement : les chansons devaient se tenir à deux, guitare-voix, « comme une toune des Beatles, illustre le guitariste, ça se joue à deux comme en band ».

 

Tandis que les mélodies, elles, affluaient, le processus d’écriture, lui, s’est révélé plus laborieux pour Daphné et Guillaume, qui signent tous deux les paroles. « En français, not the same. C’est tout un défi », lance celle pour qui l’écriture constitue « une façon de purger l’instant présent ». 

 

Son coparolier, qui embrasse habituellement un style plus poétique, frayant avec l’abstrait, a dû quant à lui l’adapter, un vocabulaire plus typiquement queb — sans tomber dans le joual — seyant davantage à la voix de son amie. « Il a fallu que je fasse le deuil d’un style d’écriture pour en adopter un autre », confesse Guillaume. 

 

Quant aux sujets dont traitent leurs textes, ils ont voulu faire ça simple, que l’on puisse facilement s’identifier à une chanson, même si le point de départ est très personnel, et souvent très précis : tribulations de l’âge adulte, relations qui battent de l’aile (« Ton cœur, y pèse une tonne, Tu fais tout pour qu’y soit lourd, Le mien yé frileux, Y’a besoin d’un p’tit feu », chante Daphné sur L’hiver à l’année), vie marginale, loin du traditionnel 9 à 5, sacrifices que ça implique, confiance ou manque de confiance en son succès, etc.

 

« Ça part de quelque chose de très égocentrique, mais je pense que bien du monde passe par ce dont on parle dans les tounes : le sentiment d’être pogné dans le jour de la marmotte, dans une roue, l’impression de ne pas évoluer », estime Guillaume. « Mais ce n’est pas une tragédie non plus », rebondit Daphné. 


Un nouveau départ
 

Finalement, qu’en est-il de Canailles et de Ponctuation, doivent se demander leurs adeptes ? Daphné et Guillaume reconnaissent avoir fallu y mettre les freins afin de se consacrer à Bon Enfant ; « le char est stationné dans le garage », pour paraphraser Daphné, lors de précédentes entrevues. « Je me sens comme un politicien qui répète tout le temps la même phrase, mais j’en trouve pas de meilleure », admet-elle, rieuse. 

 

À l’heure actuelle, ils ont amplement de pain sur la planche, devant notamment — et ce n’est pas minime — conquérir un (nouveau ?) public, « convaincre les gens que ton projet en vaut la peine », comme dirait Guillaume, qui éprouve la sensation de repartir à zéro. Une période qui comprend son lot d’aspects plus rébarbatifs, plus « tough », certes, mais surtout son lot d’aspects stimulants. 

 

« Jouer avec divers musiciens, ça me donne tellement d’idées. Chaque fois que j’embarque dans un nouveau projet, c’est un peu un renouveau. Ça me crinque », affirme Guillaume. « Je me trouve super chanceuse de jouer avec des gens aussi bons. Ça me motive. Tantôt, j’étais fatiguée, puis je suis allée jouer avec le band, et ça m’a donné plein d’énergie. Je suis chanceuse qu’on ait été capable de rassembler une aussi bonne équipe. C’est vraiment hot », se réjouit Daphné.

 

Et le band pense déjà au deuxième album. Nous, on le précommande sans hésiter.

 

Bon Enfant, Bon Enfant, Duprince 
 


POUR EN SAVOIR PLUS

- La pop articulée de Bon enfant 
- Bon enfant sur Bandcamp
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