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Le poète Émile Nelligan n’avait pas 20 ans quand il a écrit certaines des plus grandes œuvres de poésie de l’histoire du Québec. Celui qui était voué à une grande carrière artistique a finalement vu son rêve « de faire des vers célèbres » se briser, après avoir été interné dans un hôpital psychiatrique, à l’été 1899, à la demande de son propre père. Il y a finalement passé 42 années de sa vie, jusqu’à son décès en 1941. Son histoire est une véritable tragédie.

 

L’opéra Nelligan, œuvre grandiose née de la collaboration entre le compositeur André Gagnon et l’auteur Michel Tremblay qui célèbre ses 30 ans cette année, a pour sujet la vie du poète maudit et sera à nouveau présenté devant public prochainement, cette fois au Théâtre du Nouveau Monde, puis un peu partout dans la Belle Province. Dans cette pièce phare de l’opéra québécois, des échanges entre Nelligan vieux et Nelligan jeune, interprétés respectivement par Marc Hervieux et Dominique Côté, permettent de saisir toute la portée de l’œuvre de ce génie créatif à l’esprit tourmenté.

 

Voici le processus ayant mené à la création de la nouvelle mouture de l’opéra, puis les réflexions et les états d’âme de ses principaux créateurs sur le poète, son œuvre et l’opéra qui en a été inspiré.

 

Émile Nelligan, l’obsession d’André Gagnon

 

L’œuvre brève, mais grandiose ainsi que le destin tragique d’Émile Nelligan, dont le génie était à l’époque perçu comme de la folie, ont particulièrement touché André Gagnon, pianiste d’exception et initiateur de cet opéra romantique.

 

C’est en 1988, après avoir composé la pièce instrumentale Nelligan, en 1974, ainsi que la musique de l’album et du spectacle Monique Leyrac chante Nelligan, en 1976, puis avoir lu la biographie de Nelligan écrite par Paul Wyczynski, que le musicien met en branle son projet d’opéra romantique en hommage au poète, pour qui il a une profonde fascination. Celle-ci est à ce point importante qu’il a même acheté l’ancienne demeure familiale des Nelligan, rue Laval à Montréal, à proximité du square Saint-Louis, celle-là même où le jeune Émile a connu ses plus brillants élans de poésie, entre 1896 et 1899.

 

 

Assailli par cette idée, André Gagnon a fait appel à Michel Tremblay, déjà reconnu comme étant un maître de la dramaturgie. Ce dernier s’est inspiré de sa propre pièce Albertine, en cinq temps, créée en 1984, pour développer la trame narrative de l’opéra opposant Nelligan vieux et Nelligan jeune, une dynamique qui permet de créer des moments particulièrement poignants sur scène.

 

C’est finalement le 24 février 1990, au Grand Théâtre de Québec, qu’est présenté Nelligan, un opéra romantique pour la toute première fois. Parmi les artistes faisant partie de la distribution, nous y trouvons notamment Jim Corcoran, Louise Forestier et Renée Claude. L’œuvre est récompensée au Gala de l’ADISQ, à l’automne 1990, dans la catégorie du spectacle de l’année.   

 

L’opéra romantique Nelligan vu par ses artisans

La nouvelle mouture de l'opéra Nelligan est présentée 30 ans après l'oeuvre originale.
Crédits photo : Yves Renaud

 

Les créateurs de l’œuvre originale ainsi que les membres de l’équipe de la nouvelle mouture de l’opéra ont récemment livré leurs impressions sur le poète québécois, son œuvre ainsi que la pièce qui en a découlé à la journaliste Danielle Laurin.

 

Pour le dramaturge Michel Tremblay, cette aventure dans laquelle il s’était plongé après y avoir été invité par André Gagnon était loin d’être banale :

 

« On avait peur, on était dans la terreur. C’était la première fois qu’on s’embarquait dans un opéra. Mais on était fiers, aussi : c’était le premier opéra québécois sur un sujet québécois. »

 

Sur Nelligan l’homme et sa triste fin en institution psychiatrique, Tremblay s’exprime ainsi :

 

« Son père l’a fait enfermer parce qu’il ne le comprenait pas. Nelligan n’était pas nécessairement fou, mais peut-être qu’il l’est devenu. C’était un jeune exalté qui écrivait de la poésie, un ti-cul qui, avec ses amis, voulait vivre la bohème comme la vivaient les Français, alors qu’ils étaient coincés dans une société complètement renfermée, super catholique : la moindre incartade faisait d’eux des fous. »

Nelligan vieux prend une place prépondérante dans la pièce en compagnie de Nelligan jeune.
Crédits photo : Yves Renaud

 

De son côté, le ténor Marc Hervieux, qui interprète Nelligan vieux, admet être passionné par le poète maudit depuis son adolescence, époque à laquelle il a découvert son œuvre. Après avoir étudié au Conservatoire de musique de Montréal, Hervieux avait déjà l’ambition de chanter Nelligan un jours. Il est même allé jusqu’à en faire la demande à André Gagnon, lorsqu’il l’a croisé à un spectacle de l’Orchestre symphonique de Montréal au début des années 2000 :

 

« Je sais que ça ne se fait pas, mais je veux me mettre en ligne tout de suite pour postuler si jamais vous remontez l’opéra Nelligan. J’aimerais tellement ça, je suis prêt à faire une des deux sœurs de Nelligan s’il le faut! »

 

Son souhait a été exaucé quelques années plus tard, quand l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal lui a offert le rôle de Nelligan vieux. Au terme de la série de spectacles, en 2010, Hervieux est à ce point enchanté par l’expérience qu’il souhaite la revivre. Encore une fois, il ne sera pas déçu.

 

Sur Émile Nelligan, le ténor avait ceci à dire :

 

« La grande tristesse de Nelligan, sa blessure, sa désillusion me touchent incroyablement. J’aurais envie de le prendre par la main et de lui dire : ­”Moi, je vais t’aider à réaliser tes rêves, tu vas continuer à écrire des poèmes et tu vas être le king of the world pour vrai.” »

 

Hervieux ajoute vivre un véritable fantasme en incarnant Nelligan vieux sur scène :

 

« C’est un rêve, comme un fantasme même, parce que ce projet de Nelligan, je l’avais en tête puisque j’ai déjà fait deux autres productions de cet opéra, mais je savais qu’il devait continuer à vivre ce personnage. C’est un immense coup de cœur, le personnage de Nelligan, l’opéra, dont les mots sont de Nelligan et Michel Tremblay, et la très grande musique d’André Gagnon. D’ailleurs, je pense qu’il devient un autre personnage dans cette œuvre et qu’il accompagne la vie des deux Nelligan, vieux et jeune. »

L'opéra Nelligan raconte la vie tumultueuse de celui qui a été surnommé le poète maudit.
Crédits photo : Yves Renaud

 

De son côté, Normand Chouinard, le metteur en scène de l’opéra Nelligan qui a aussi tenu ce rôle dans deux productions précédentes, aborde la sensibilité de Michel Tremblay et d’André Gagnon dans la création de leur œuvre :

 

« Ça parle d’un créateur, à une époque où les créateurs d’avant-garde étaient pour la plupart incompris. Nelligan, c’est l’artiste marchant sur une corde raide, au risque de se rompre le cou à tout moment. C’est ce qui me touche et c’est ce que je veux montrer. »

 

La quête de soi, le besoin de reconnaissance, la soif de la création, mais aussi l’incompréhension et le désespoir se côtoient sur scène, alors que Nelligan vieux et Nelligan jeune s’y confrontent dans un opéra romantique devenu un incontournable.

 

Nelligan, présenté au Théâtre du Nouveau Monde, du 14 janvier au 15 février 2020.


Source : Nelligan, Danielle Laurin, Théâtre du Nouveau Monde, 2019.