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Entretien avec Lorraine Pintal, directrice artistique et générale du TNM

Entretien avec Lorraine Pintal, directrice artistique et générale du TNM
Lorraine Pintal , photo : Jean-François Gratton
Il y aura bientôt un an, très exactement, que la pandémie a frappé au Québec. Depuis mars 2020, bon nombre de milieux ont subi d’importants contrecoups causés par les mesures sanitaires imposées par le gouvernement afin de ralentir la propagation de coronavirus. La culture, et plus particulièrement le théâtre, est l’un de ces domaines ayant été durement frappés au cours des derniers mois.

Pour en savoir davantage sur la situation vécue à l’interne par les équipes de création de théâtre ainsi que sur les innovations mises en place pour pallier cette situation difficile, nous avons eu la chance de discuter avec Lorraine Pintal, directrice artistique et générale du Théâtre du Nouveau Monde (TNM).

Voici ce qu’elle nous a raconté.
 

Qu’est-ce qui se passe au TNM depuis le début de la crise actuelle?
 
On avait beaucoup de projets, on en a toujours. L’automne a été particulièrement foisonnant, parce qu’on a refait une programmation à partir de projets qu’on a développés avec des maisons de musique, des metteurs en scène, des petites compagnies de théâtre qui n’ont pas de domicile fixe. Il y a aussi la reprise de L’avalée des avalés, qui avait dû être annulée pour cause de pandémie au printemps 2020, alors ça a donné une saison d’automne assez dense. Il y a des projets qui ont été très rassembleurs. Je pense évidemment à la collaboration avec Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre métropolitain, avec François Girard et sa pièce Zebrina, le seul spectacle qu’on a pu jouer devant un petit public, qui était ravi d’ailleurs.
 
On a aussi initié un spectacle-laboratoire – ce qui nous a inspiré pour la programmation de cet hiver –, autour de La nuit des rois, avec Frédéric Bélanger et sa compagnie, parce que c’est une pièce qu’on va reprendre à l’automne 2022. En plus des captations, on a réalisé beaucoup de projets : des balados, des émissions Zoom, la diffusion du Petit prince avec Télé-Québec... Bref, il y a eu énormément d’activités, et ça nous a permis de mettre sur pied ce qu’on va appeler « les webdiffusions du TNM » : passer de la scène au petit écran. Cela a très bien fonctionné et ça continue. On a développé cette plateforme grâce à notre réseau de billetterie; ça s’est mis en place très rapidement. On a réussi à atteindre un public qui ne fréquentait pas le TNM, comme des populations francophones à l’extérieur de la province; des populations éloignées, à l’international; des étudiants qui sont privés de culture vivante en ce moment… Sincèrement, malgré la situation dramatique dans laquelle on se trouve depuis un an déjà, on essaie de tirer notre épingle du jeu et de continuer à engager des acteurs et des actrices et à leur permettre de rencontrer le public, même de manière virtuelle.
 
Naturellement, ne sachant pas si on allait rouvrir nos salles pour l’hiver et le printemps, on a quand même persisté en proposant au public des versions laboratoires des spectacles prévus au calendrier, mais en réduisant nos calendriers de représentations en salle à cinq représentations, sauf 887, qui était notre reprise avec Robert Lepage, qui devait être présentée en salle en février. Il y a Le roman de monsieur de Molière, de Boulgakov, qui est en webdiffusion jusqu’au 7 mars, et la metteuse en scène Catherine Vidal travaille sur Abraham Lincoln va au théâtre en ce moment. On aura bientôt Le rêveur dans son bain, une création d’Hugo Bélanger et du Théâtre Tout à Trac en avril.
 
Il y a aussi une tournée au Québec de L’avalée des avalés qui est confirmée, alors si beaucoup de zones passent à l’orange, il est fort possible qu’on puisse la faire. C’est un peu nos planches de survie : de pouvoir jouer en région, continuer la webdiffusion et lancer notre saison 2021-2022. On a décidé d’être valeureux, de combattre les pronostics d’une troisième vague et de se dire qu’en septembre, on espère qu’une très grande majorité de la population québécoise sera vaccinée, qu’on va pouvoir ouvrir nos portes, même devant des foules réduites. Tout ça pour dire qu’on a beaucoup de projets!
 

Pouvez-vous nous en dire plus sur les laboratoires de création qui sont diffusés en ligne?
 
Pour Le roman de monsieur de Molière, le public pourra voir des répétitions filmées. On a fait de la mise en place, on a occupé notre scène pour le tournage, et c’est parsemé d’entrevues, de séances de maquillage, d’essayage de costumes... On aura la chance de découvrir un peu qui était Boulgakov et l’univers de Molière. Notre but, c’était d’explorer ce que ça veut dire, être une troupe aujourd’hui. On se disait : si Molière existait aujourd’hui, il aurait l’air de quoi? Et qu’est-ce que ce serait sa troupe aujourd’hui? On a beaucoup travaillé sur les personnages entourant Molière et qui gravitent autour de l’illustre théâtre ou de la troupe du roi. Ça a été vraiment intéressant, parce que c’est une exploration qu’on n’a pas le temps de faire d’habitude. On ne se permet pas les essais et les erreurs que ça peut donner. Il y a des moments très drôles, évidemment; des scènes où on voit Molière apprenant la commedia dell’arte, le rapport entre la royauté, mais aussi le lien de Boulgakov avec Staline, donc avec la censure qui était commune aux deux auteurs. Je crois que c’est l’aspect qui est le plus intéressant; c’est de voir la similitude entre le siècle de Louis XIV et la période soviétique sous le règne de Staline, de voir à quel point l’artiste était soumis à un diktat, une censure continuelle, ce qui fait que Le roman de monsieur Molière n’a jamais été publié du vivant de Boulgakov, et ça a pris des décennies avant qu’on puisse y avoir accès.
Le roman de monsieur de MolièreLe roman de monsieur de Molière, crédits photo : TNM
 
J’ai assisté au premier atelier d’Abraham Lincoln va au théâtre avec la metteuse en scène Catherine Vidal et l’auteur Larry Tremblay, qui fait partie du laboratoire, et ce qui est intéressant, c’est que c’est une mise en abyme : le théâtre dans le théâtre dans le théâtre dans le théâtre. Tout ça autour de l’assassinat d’Abraham Lincoln dans un théâtre. Ce [personnage] est joué par Patrice Robitaille, et double face avec Didier Lucien pour faire un clin d’œil à Abraham Lincoln, qui avait aboli l’esclavage et qui est reconnu comme le président des États-Unis qui a libéré les Noirs. On aurait aimé le présenter maintenant puisque ça aurait été un timing parfait avec l’élection américaine de la dernière année, mais ça ira à plus tard. Ce que la metteuse en scène veut explorer, c’est justement ça : ce sont des acteurs qui jouent Laurel et Hardy et Abraham Lincoln, et on découvre ensuite que ce sont des acteurs qui jouent des acteurs qui jouent Laurel et Hardy. C’est un jeu de rôle incroyable et une écriture hors du commun, mais qui a ses pièges, alors avoir un labo autour de cette relation d’acteurs avec un auteur dans un jeu de rôle avec aussi les concepteurs qui participent aux laboratoires… ce que je lis, c’est vraiment passionnant et même troublant. Tout le travail que Catherine veut faire avec des personnages complexes, mais en même temps, c’est hilarant. Je dois dire que pour les gens de théâtre, il y a plein d’insides écrites de main de maître par Larry Tremblay, et c’est vraiment très drôle. Il y a les personnages de Laurel et Hardy, qui sont aussi des comiques légendaires.
Abraham Lincoln va au théâtre
Abraham Lincoln va au théâtre, crédits photo : TNM
 
Dans le cas du Rêveur dans son bain, l’auteur et le metteur en scène Hugo Bélanger s’intéresse beaucoup à l’intégration des nouvelles technologies, et je sais qu’il veut explorer le rêve, la magie, les objets qui parlent et bougent. Il s’intéresse à Robert-Houdin au niveau de la magie sur scène, les procédés cinématographiques de Méliès. Donc, Le rêveur dans son bain, c’est quelqu’un qui rêve à ses précurseurs du 20e siècle, et ça, c’est vraiment intéressant. Il y a un bain magique duquel émergent les personnages; il y a une scène où le cinéma muet est mis en scène; les trouvailles de Méliès… Ça va se baser beaucoup sur des expérimentations d’effets spéciaux. Il va intégrer ses acteurs, mais il veut expérimenter ces choses-là au bénéfice du spectateur qui sera dans la salle ou qui aura accès à sa recherche que par le biais des webdiffusions.
Le rêveur dans son bainLe rêveur dans son bain, crédits photo : TNM

Quelles sont les innovations qui ont été implantées au TNM au cours de la dernière année?
 
On avait pris la bonne habitude de capter artistiquement nos spectacles; pas simplement une captation archives, mais avec trois caméras. On avait ce souci-là de garder la mémoire de nos productions avec des réalisations qui se défendaient bien, mais l’idée de la webdiffusion, ça s’est imposé après la fermeture des salles en mars 2020. Très rapidement, on a réussi à créer notre plateforme, et notre équipe de communication a offert des forfaits et des spectacles individuels. La réponse des abonnés après un sondage a été vraiment plus favorable que prévu. C’est définitivement quelque chose qui va rester; on n’abandonnera pas la webdiffusion et, selon moi, ça ne cannibalise pas les productions en salle. Au contraire, je crois que ça va attiser la curiosité des gens et leur donner envie de voir des spectacles en salle, et pas juste de théâtre, mais de musique, opéra, danse et autres. Il y a aussi des populations éloignées qu’on ne rejoignait pas, alors on réussit à les rejoindre. Il y aura plus de personnes à mobilité réduite avec le vieillissement de la population – et la pandémie n’a pas été tendre avec notre population vieillissante, alors on sait que c’est un outil qui va servir. Je dois dire que ça a été un déclencheur, mais comme les captations artistiques, pour nous, c’était déjà dans notre volet de développement numérique, on peut dire que la pandémie a été un accélérateur. Cest aussi assez étonnant de constater les pas de géant que nous avons faits concernant le développement de nouveaux publics.
 
La pandémie a permis de réfléchir à toute l’implication environnementale du TNM et de tracer des lignes directrices très fortes pour le projet d’agrandissement. On s’est équipés en conséquence pour respecter les mesures sanitaires et on veut faire de notre théâtre un endroit écoresponsable; être très branchés sur l’environnement, la responsabilité, le recyclage et les normes de sécurité, de confort, de santé publique. C’est énorme, parce qu’on a tenu pour acquis que la santé publique n’allait jamais être perturbée par quelque pandémie que ce soit, mais maintenant, c’est un changement de paradigme.
 
On veut faire du TNM un lieu qui, en plus de programmer des pièces, est un lieu de rassemblement avec de multiples tentacules qui lui permettent de bien servir sa communauté et, pour nous, d’être un véritable service public. On est dans cette dimension-là, et c’est très enrichissant comme réflexion. Ça nous amène à changer, ce qui est la chose la plus difficile à faire accepter, parfois, ou à organiser. De toute façon, ce qu’on fait bien, ce sont nos productions. Les saisons sont programmées jusqu’en 2023-2024 parce qu’on a réussi à tout reporter. Sinon, en marge de ça, le changement qui s’opère est un moteur de création incroyable.
 

Comment voyez-vous l’avenir du théâtre?
 
L’avenir du théâtre va passer par ses assises très fortes dans la communauté, ce qu’il fait de mieux : le spectacle vivant selon les mandats de chaque théâtre. Chacun trouve sa place au sein de la communauté dans son rapport avec les artistes. On a bien compris que la solidarité était un des mots qui pouvaient nous rassembler. Il me semble maintenant impossible de travailler seuls.
 
Le réseau qu’on a tissé en pandémie avec d’autres maisons de théâtre, de danse ou de musique; avec des associations, des compagnies émergentes; la diversité culturelle, la médiation culturelle pour les plus démunis, c’est maintenant pour moi une condition sine qua non pour un théâtre afin de continuer à créer et à rayonner. C’est un art qui ne peut plus s’isoler. Il faut l’avouer : on travaillait quand même dans des silos. Chaque compagnie avait son lieu – s’il y avait lieu –, ses productions, ses artistes, son public, ses objectifs de revenus, etc. On a été mis devant le fait accompli, et il fallait partager les informations, les préoccupations, et faire preuve de solidarité vis-à-vis des gouvernements pour que l’aide de l’État ne régresse pas. Je pense qu’on a bien compris que l’État, en temps de pandémie, était un élément incontournable de la force de l’art et de la culture, de la santé et de l’éducation. On a compris qu’un État fort faisait en sorte que la culture pouvait demeurer forte. On a besoin de l’État, mais aussi de se diversifier par la prolifération d’activités qui nous permettent de nous implanter dans les communautés. Je trouve que notre avenir, c’est un avenir communautaire, social, culturel et politique.
 
 
Lorraine Pintal, un grand merci!
 

Pour tout connaître sur la programmation sur scène et en ligne du TNM, rendez-vous sur sa plateforme web.
 
Aussi, sachez que les laboratoires de création suivants seront offerts en webdiffusion prochainement :
 
Bon théâtre!