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Evelyne Brochu, <i>Objets perdus</i> : osmose artistique et amicale

Evelyne Brochu, Objets perdus : osmose artistique et amicale

Caroline Bertrand

20 septembre 2019

La lumineuse comédienne Evelyne Brochu est bien blottie dans le cœur des cinéphiles, téléphiles et adeptes de théâtre depuis longtemps. Voilà qu’elle révèle maintenant aux mélomanes sa douce voix de chanteuse sur Objets perdus, album pop empreint d’un charme tout rétro, enraciné dans la chanson française, paru sur l’étiquette Grosse boîte.

 

« Révéler » n’est toutefois pas juste : l’on savait en effet que l’Isabelle de Trop poussait la note, ayant uni sa voix éthérée — qu’affectionneront les amateurs de Françoise Hardy et autres Jane Birkin — à celle de Félix Dyotte sur la chanson Je cours, qui figure sur l’album Politesses de l’auteur-compositeur-interprète, sorti en 2017. Une collaboration guère anodine, les deux artistes étant de grands complices depuis leur « coup de foudre amical et musical » au cégep Saint-Laurent alors qu’ils avaient à peine 18 ans.
 

 


Vidéoclip de Maintenant ou jamais, d’Evelyne Brochu, premier extrait de l’album Objet perdus (Félix Dyotte y apparaît brièvement à la fin, jouant de la guitare)

 

Celui qu’Evelyne Brochu surnomme son « frère cosmique » signe les textes, la musique et la réalisation d’Objets perdus, dont le mixage et la prise de son ont été confiés à Philippe Brault, que la comédienne connaît depuis la  pièce de théâtre Tom à la ferme, de Michel-Marc Bouchard. Cordes et cuivres habillent avec délicatesse — vocable par excellence pour décrire l’ambiance de ce disque — les chansons romantiques, poétiques, parfois teintées d’une nostalgie enveloppante, qui se déclinent comme 11 « petites histoires d’amour », observe la muse.

 

Espoirs romantiques, réminiscences d’émois adolescents, idylle naissante, ivresse comme déception sentimentale : elle chante l’amour, et son éventail d’états. Pierre Lapointe y est même allé de sa touche en joignant sa plume à celle de son bon ami et collaborateur de longue date sur Le désordre de ta chambre. « As-tu choisi chacun de ces objets ? Sont-ils le reflet de ce que tu es ? », s’y enquiert la chanteuse. « Dois-je t’avouer que j’adore ce moment passé dans ton lit. » Une pièce qu’elle aime d’ailleurs particulièrement. « Le drum m’arrache l’âme », dit-elle tendrement en entrevue, au bout du fil.
 

 

Dyotte, « frère cosmique »

 


Vidéoclip de Je cours, de Félix Dyotte, avec Evelyne Brochu, chanson parue sur l’album
Politesses, en 2017

 

Ce joli Objets perdus, projet inopiné, nullement calculé, constitue un point artistique culminant au sein de la longue histoire d’amitié d’Evelyne Brochu et de Félix Dyotte, complicité doublée d’une collaboration musicale tout aussi durable. « Félix, c’est une grande histoire d’amour amical », confie-t-elle, sa voix traduisant toute son affection.

 

Déjà, lorsqu’elle étudiait au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, elle était choriste dans l’un des groupes de son ami, Les Rats Repus ; elle se souvient de leurs concerts à la défunte salle l’Inspecteur Épingle, rue Saint-Hubert, auxquels elle prenait part à l’insu du Conservatoire, qui interdisait les étudiants de mener des projets artistiques hors de ses murs.

 

Evelyne, dont la remarquable carrière conjugue théâtre, cinéma et télé (et s’étend à l’international, avec notamment les séries Orphan Black et Paris Police 1900), ne prévoyait pas du tout de chanter professionnellement. Jusqu’au jour où Félix lui a proposé sans ambages sur Messenger de faire un album — on remercie par ailleurs l’amie qui les a candidement mis au défi d’enregistrer du matériel en tandem.

 

Et la comédienne, qui séjournait alors à Budapest pour un tournage et se trouvait dans le petit café où elle allait apprendre ses textes, a accepté. Parce que c’était lui. Qu’elle avait confiance. « J’ai ressenti un grand frisson, comme une porte qui s’ouvre grand pour laisser entrer le vent. Il faisait très soleil, ça me semblait de bon augure. Les rayons entraient dans la pièce, et je me suis dit : “ahhh, la vie est belle.” » Un enivrant moment de poésie, qui reflète l’atmosphère de ce premier album.

 


« Savoir que de l’autre côté de la porte se trouvait mon ami Félix, avec qui j’allais
pouvoir explorer cette pièce m’a remplie de bonheur. J’ai une grande confiance en lui, car
il m’inspire, me rend libre, me rend courageuse. Il va au bout des choses. Un p’tit
message anodin sur Messenger, ça peut mener à pas grand-chose, mais avec lui, je savais
que ce rêve pouvait se réaliser. »

– Evelyne Brochu, au sujet de son complice Félix Dyotte 

 

 

Les paroles et les mélodies, l’ex-membre du groupe Chinatown les a conçues sur mesure pour elle. « Nos vies sont tellement entremêlées qu’il peut bien parler de lui et j’ai l’impression qu’il parle de moi », relate Evelyne, rieuse, exemple éloquent à l’appui : le morceau Flashback adolescent, qu’elle croyait fondé sur un moment vécu à 18 ans avec un jeune amant qu’elle pensait ne plus jamais revoir, mais qui était débarqué à Paris. « Mais non, Félix avait vécu la même affaire à 21 ans à Concordia ! », s’esclaffe-t-elle.


« Après tout, il me connaît depuis que j’ai 18 ans. Il existe déjà une osmose artistique entre nous. » Le tandem s’est néanmoins offert « une espèce de petit labo créatif » d’une semaine dans le chalet des parents de Félix, à Ulverton (« c’est d’ailleurs le titre de ma toune préférée de Félix », glisse-t-elle), où ils ont énormément parlé, ont couché sur papier des mots qui les touchaient. Et elle s’avoue très émue qu’il ait mis en chanson l’un de ses poèmes — elle en écrit à ses heures —, Sept jours exactement. « C’est complètement Twilight Zone de voir qu’un poème peut se transformer en autre chose et prendre cette dimension-là. »

 

 


Vidéo d'Escale à Madrid


Les paroles de Félix, Evelyne les a donc naturellement faites siennes, forte de leur « fraternité d’âme ». « Il peut se mettre à ma place. On partage les mêmes souvenirs, les mêmes référents musicaux, les mêmes amis. On avait les mêmes jobs étudiantes, on est allés au même cégep, on est sortis ensemble un bout, c’est lui qui jouait de la guit dans mon spectacle de chant au Conservatoire, j’ai chanté sur ses premiers albums, j’ai été choriste dans ses premiers bands. » En somme, deux âmes symbiotiques qu’une existence entière lie.

 


La musicalité du disque, qui embrasse l’esthétique des années 60 et 70 tout en puisant dans les années 80, 90, s’est quant à elle dessinée tout aussi organiquement que les textes.« Quand j’écoute notre musique, j’entends nos 20 dernières années », leur son constituant un mélange de leurs influences, constate la brillante actrice, qui a tourné sous la direction de Denis Villeneuve, d’Anaïs Barbeau-Lavalette et de Xavier Dolan, notamment.

 


« Quelqu’un qui écrit un œuvre spécialement pour toi, ça n’arrive pas souvent dans une
vie. Et ça ne naît pas forcément de l’amitié. Il y a une beauté hallucinante là-dedans. »

- Évelyne Brochu

 

The Beatles, Gainsbourg, The Smiths et Morrissey, Elvis Costello, Belle and Sebastian (« beaucoup, beaucoup de Belle and Sebastian, on s’en pouvait plus, on chantait toutes les tounes, tout le temps »), Tom Waits
(« tellement, tellement de Tom Waits »), Indochine, qui connaissait un revival durant leur cégep, ont jeté les bases de la trame sonore conjointe de la vie des deux complices. À cela s’ajoute tout ce qu’ils ont écouté chacun de leur côté, dont ils se sont également nourris. Et Evelyne, qui admire le talent de son ami à manier les mots, des mots « très musicaux, très imagés », ne s’en cache surtout pas : le style Félix Dyotte imprègne aussi Objets perdus. « Il est un grand compositeur, mais aussi un grand parolier. J’adore ses mots. »

 


Et si, à titre d’actrice, elle se greffe généralement à un projet en fin de processus de création, elle s’est émerveillée d’assister, à tant que chanteuse, à toutes les étapes en studio, de « voir les couches d’instruments se superposer », a-t-elle raconté en entrevue avec Catherine Perrin à Medium large (émission qui a depuis tiré sa révérence) d’ICI Première. « Voir naître un projet, c’est extraordinaire. »

 

Lien direct au cœur

La musique fait partie de la vie d’Evelyne, fille d’enseignante de violoncelle, depuis l’enfance, jalonnée de chorales et de cours de chant. Son attachement viscéral à la musique s’entend dans sa façon d’en parler avec passion. « La musique, c’est un lien direct à l’âme, au cœur. C’est une grande clé pour ouvrir le cœur. Mets une toune d’Édith Piaf à ma mère, c’est sûr qu’elle braille. » La musique habite même déjà son bébé Laurier, qui, s’il ne parle pas encore, danse déjà. « Le moindrement que de la musique embarque, ses petits genoux se mettent à plier. Le corps suit », raconte la nouvelle maman.

 


« Si on me fait écouter du Barbara, quatre loquets sur mon cœur s’ouvrent d’un coup. Ça
me fait rentrer dans une zone de vulnérabilité, de poésie profonde. La musique a cette
puissance-là. »
-Évelyne Brochu


 

La musique, qui « dilate le temps, change le rythme cardiaque », elle en tire aussi profit dans son travail de comédienne, inspirée de son expérience sur le plateau de tournage de Café de Flore, de Jean-Marc Vallée, mélomane notoire. Le cinéaste faisait jouer de la musique avant les prises, implantant ainsi une atmosphère dans laquelle tout le monde, des comédiens aux techniciens, s’immergeait, au diapason. « Avant même qu’il dise
“action”, on était dans la bonne énergie, se remémore-t-elle. Il n’y avait pas de rupture de ton. » Elle reconnaît que la musique représente également « un beau refuge dans le chaos d’un plateau ».

 


Bande-annonce de La femme de mon frère, de Monia Chokri

 


Finalement, son projet d’album s’inscrit dans une « année où l’amitié se transforme en art », où elle crée avec des amis qu’elle trouve « géniaux depuis le début », comme Félix, comme ses copines la cinéaste et comédienne Monia Chokri, qui l’a dirigée dans La femme de mon frère, et Alice Pascual, avec qui elle a collaboré dans le cadre du Festival international de littérature. Tant d’amis créateurs qui l’emplissent d’une immense fierté.
« Je n’en reviens pas de ma chance d’avoir des amis aussi talentueux. Et qui m’invitent à participer à leurs projets. »

 


La tendresse qui émane de ses collaborations avec des êtres chers sur son album, elle souhaite la transmettre au public. Un spectacle se prépare, mis en scène par l’ami Mani Soleymanlou. « Je pense qu’on a besoin de cette tendresse-là. On peut se regrouper dans une salle et la vivre ensemble, cette tendresse-là. » Bref, son album donne assurément envie de grandes histoires d’amour… et d’amitié.

 

 

Objets perdus, d’Evelyne Brochu, Grosse boîte