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Geoffroy, <i>1952</i> : l’amour d’un fils pour sa mère

Geoffroy, 1952 : l’amour d’un fils pour sa mère

Caroline Bertrand

29 octobre 2019

« À l’amour infini d’une mère pour son fils » s’affiche à l’écran à la fin du clip de la chanson The Fear of Falling Apart, que l’auteur-compositeur-interprète Geoffroy dédie à sa mère, Jacqueline, emportée par le cancer du sein en 2017. On lit cette dédicace la gorge nouée après avoir regardé le clip, qui exsude l’amour. Celui d’une mère pour son fils. Mais aussi celui d’un fils pour sa mère.

 

« J’étais ultra-proche d’elle, le plus proche que tu puisses l’être », nous confie en entrevue dans un café de Villeray le Montréalais de 31 ans, qui fait paraître son deuxième album long, 1952. « I lost my mother to the devil, I’ll get by but I lost a part of my soul », chante-t-il sur la planante The Fear of Falling Apart, cathartique pièce d’ouverture fusionnant piano céleste et beats électros évanescents. Cet amour est au cœur de l’opus électro-pop indé, digne successeur du mémorable Coastline, premier album long de Geoffroy, paru en 2017, qui, notons-le, a trôné dans la longue liste du prix Polaris.

 


Vidéoclip de The Fear of Falling Apart, de Geoffroy, chanson tirée de l’album 1952. « Un clip auquel j’ai accordé une attention méticuleuse, voire obsessive. Un hommage à ma mère, à tout l’amour qu’elle m’a donné, à sa douceur, à mon enfance, à notre maison », a écrit l’auteur-compositeur-interprète sur les réseaux sociaux.
 

 

Outre la voix grave et langoureuse caractéristique du réalisateur et multi-intrumentiste (guitare, piano, claviers, percussions…), on retrouve son mélange distinctif d’organique et d’électronique, son groove enivrant teinté d’R&B et des influences musicales puisées au cours de ses innombrables pérégrinations de par le monde.

 

Jacqueline, la muse

 

Impossible de ne pas amorcer la conversation en ravivant le souvenir de la disparue, sur laquelle portent 5 des 12 chansons de l’album, soit The Fall of Falling Apart, Closer, Talking Low, All Around et Fooling Myself. Enfant unique, Geoffroy Sauvé a grandi dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, dans la métropole, en parlant français à la maison et anglais avec ses amis — ce qui explique l’inclination de l’homme-orchestre, très influencé en outre par la musique américaine à l’adolescence, à créer en anglais.

 

Dès ses 17 ans, celui qui a joué dans un groupe punk-rock de 13 à 18 ans, pour ensuite se tourner vers le folk, dans « une chill zone à la Jack Johnson — j’avais eu une espèce de surdose de screamo », commence à voyager de quatre à six mois par année, trimballant sa guitare acoustique et interprétant reprises et ébauches de compositions dans les bars — « ça m’a donné mes 10 000 heures de pratique ». Chaque fois qu’il rentrait au bercail, il retrouvait le giron parental, et ce, jusqu’à la fin de sa vingtaine, relate l’artiste avide de voyages et passionné de musique depuis toujours. « Justement parce que ma mère était malade, je voulais rester proche et profiter du temps que j’avais avec elle. » Elle s’est finalement éteinte 11 ans après son premier diagnostic.

 


Vidéoclip de 21 Days, de Geoffroy, chanson tirée de l’album 1952. « En juin 2019, l’étiquette de disques de Geoffroy nous a donné de l’argent pour filmer un vidéoclip. On a décidé de s’envoler quelque part… à nouveau », peut-on lire en introduction.  

 

Écrire sur sa mère a été « long et tough », reconnaît sans ambages Geoffroy, processus qu’il a amorcé un mois ou deux après la sortie de Coastline. « Avec ce sujet-là, je n’avais pas le droit à l’erreur. » Il a mis beaucoup de temps à peaufiner ses textes, en quête des mots exacts traduisant « les bonnes choses ». Toutefois, dans un souci d’alléger l’album, il ne l’a pas entièrement articulé autour de Jacqueline, craignant que ce soit « trop chargé ».

 

 

« Mon but, ce n’était pas de faire ça de manière super explicite. Je voulais que ce ne soit pas trop direct ni trop triste — plutôt mélancolique, mais avec de l’espoir au bout. C’est ce que je voulais faire aussi avec la musique. Et c’est comme ça que j’ai fini l’album, avec  Fooling Myself, une montée, une chorale, du gospel. Je pense que c’est ma préférée de l’album. » 

Geoffroy

 

 

C’est d’ailleurs avec subtilité qu’il rend hommage à sa mère jusque dans l’esthétique du disque. Le titre 1952 ? Son année de naissance. La pochette ? Un dessin de l’artiste Dan Climan inspiré d’une photo de Jacqueline prise dans les années 80, en Grèce, « tout à la fois intrigant, doux, évocateur, élégant, tout à l’image de ma mère », a écrit Geoffroy sur Facebook. « Si tu passes à la deuxième couche et que tu portes un peu plus attention, que tu plonges dans les paroles, là tu comprends ce qu’est le dessin, pourquoi “1952”. Je voulais rendre ça accessible à ceux qui ne voulaient pas trop y penser, et rendre ça à propos pour ceux qui voudraient aller plus loin dans l’écoute », explique-t-il.

 

Parler à son public

 

« Tout ce qui est vrai mérite d’être dit », a également écrit Geoffroy sur les réseaux sociaux relativement au choix très intime d’écrire sur sa mère adorée. Peut-on comprendre qu’il ne craint pas de se mettre à nu dans ses paroles ? « Beaucoup de gens m’ont écrit sur cette phrase-là, une phrase à la Éric-Emmanuel Schmitt », lance-t-il à la rigolade. Un auteur qu’il affectionne beaucoup, par ailleurs. C’est sans la moindre hésitation qu’il affirme ne pas craindre la transparence. « C’est beau, dire les choses sans avoir à les cacher, ne pas se refermer. »

 

 


Vidéoclip de Woke Up Late, de Geoffroy, chanson tirée de l’album 1952. Dans ce clip filmé entièrement en direct (une live take), Geoffroy voulait donner une idée de l’atmosphère dans laquelle baigne sa gang en spectacle. « I couldn’t wish for better humans to travel around and play music with », a-t-il affectueusement indiqué.

 

 

Ses messages très personnels sur les réseaux sociaux, particulièrement dans la foulée de la parution de 1952, en témoignent. Il pourrait à cet égard difficilement imaginer un gestionnaire en rédiger en son nom. « C’est comme si tu laissais quelqu’un d’autre parler à ta place chaque fois. Comme artiste, tu communiques par ta musique, en show et en entrevue, et sur les réseaux sociaux. Chaque fois que tu publies, t’es sur une scène en face de ton public. Tu te dois d’écrire quelque chose de vrai, qui te ressemble. »

 

Lorsqu’on découvre son parcours universitaire — bac en gestion à McGill, maîtrise en gestion de la musique au (prestigieux) Berklee College of Music sur le campus de Valence, en Espagne —, on ne s’étonne pas qu’il aime tant tenir les rênes de « ses affaires ». Un atout qui lui permet notamment de mettre de l’avant ses collaborateurs — l’ego, ce n’est pas son truc —, dont Max Gendron, Gabriel Gagnon et Clément Leduc, avec lesquels il travaille depuis son microalbum Soaked in Gold, sorti en 2015. Période où il a su qu’il prendrait la musique plus au sérieux.

 

« J’accorde beaucoup d’importance à ceux qui m’entourent et à mon équipe. Parce que le projet porte mon nom, c’est facile de penser que je fais tout, seul, mais vraiment pas. Et je veux que le monde le sache. »
Geoffroy

 

Musicien globe-trotteur      

 

Geoffroy avait livré Coastline avec une certaine insouciance, en entretenant de modestes attentes. Et dans quel état d’esprit mène-t-il sa carrière aujourd’hui ? « Je pense que je lance celui-là de manière un peu insouciante aussi, estime-t-il. Si je suis content et que j’ai fait le meilleur que je pouvais, c’est ça, pour moi, le succès. Après, la musique se promène, tu ne peux pas essayer de tout contrôler, ça se peut que des festivals ne t’appellent pas, que tu ne te retrouves pas au Billboard comme tu le voulais — il faut que tu lâches prise en ce qui concerne la pression de l’industrie. Et que tu fasses du mieux que tu peux de ton bord. »

 

 


Vidéoclip de Sleeping on My Own, de Geoffroy, chanson tirée de Coastline, en 2017

 

Conscient que le succès n’est pas instantané, Geoffroy, qui a pu quitter son emploi à temps plein dans l’industrie musicale il y a deux ans pour se consacrer à la création, prend son temps, mais ne s’empêche certainement pas de voir grand, chérissant le rêve d’une carrière internationale, que sa musique touche le plus de personnes possible, « au point de faire les Osheaga, les Festival de jazz d’ailleurs dans le monde, pas juste de faire des tournées, confie-t-il. Là, je pense que je me dirais : “O.K., j’ai fait ce que j’avais à faire.” » Son équipe et lui planchent d’ailleurs à l’heure actuelle au développement de leur marché. Aux rênes de son projet, disait-on.

 

 

« Je ne dis pas que je veux conquérir le monde et qu’Arcade Fire ouvre pour moi, mais j’aimerais que le plus de gens écoutent l’album parce qu’il y a beaucoup de travail derrière. »

Geoffroy

 

D’ici là, l’invétéré globe-trotteur se réjouit d’avoir réalisé une autre aspiration : que son travail l’amène à parcourir le monde. « J’ai trouvé une carrière qui non seulement me fait voyager, et c’était mon but dans la vie, mais est aussi cyclique, changeante. Les responsabilités changent à chaque phase. » Admettant n’avoir jamais gardé un emploi plus de deux ans — « parce que je me tanne de faire tout le temps la même affaire » —, il se plaît à voguer d’une étape de création à l’autre : composition, concerts — « j’adore le live » —, studio, prélancement. Et maintenant que se conclut celui-ci, phase durant laquelle l’accaparent ses publications web, il a déjà hâte de se replonger dans l’écriture.

 

Il fait nul doute que de jouir d’un porte-étendard à l’international de la trempe créative de Geoffroy ne peut qu’emplir les mélomanes d’ici de fierté — autant que le musicien en est empli pour son inspiré 1952.

1952, de Geoffroy, Bonsound

Crédit photo principale : Jérémy Dionne