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Hommage à Félix Leclerc : Émile Bilodeau se souvient du défenseur

Caroline Bertrand

20 novembre 2018

 

Il y a 30 ans s’éteignait Félix Leclerc, grand chantre de l’île d’Orléans. L’animatrice Monique Giroux a donc imaginé en son honneur le disque hommage Héritage, dont le chef Simon Leclerc signe la réalisation. Ce dernier revêt les chansons de nouveaux arrangements de cordes, joués par un quintette à cordes de l’Orchestre symphonique de Montréal.

Dix artistes en deçà de 30 ans – Lou-Adriane Cassidy, Lydia Képinski, M-MO, Sam Harvey, Éric Charland, Charles Landry, Pomme, Mon Doux Saigneur, Matt Holubowski et Émile Bilodeau – interprètent des pièces du poète, qu’ils n’ont pas connu de son vivant.

Entretien avec deux de ces auteurs-compositeurs-interprètes inspirés et ravis de participer à l’album, soit Lou-Adriane Cassidy et Émile Bilodeau.

 

« On parle beaucoup d’écologie en ce moment, mais aussi de faire fonctionner l’économie, quitte à laisser de côté l’écologie. Si Félix était vivant, il serait le premier à défendre sa nature », estime l’auteur-compositeur-interprète Émile Bilodeau © Le Petit Russe

 

Émile Bilodeau, 22 ans

Son premier album, Rites de passage, paru en 2016, lui a valu le titre de révélation de l’année et a été nommé dans la catégorie du meilleur album folk à l’ADISQ 2017. Depuis ses récents débuts, la Révélation Radio-Canada en chanson 2017-2018 transporte sa fougue sur scène, de festival en festival, remplit les salles et fait exulter les foules.

 

Quel est ton rapport à Félix Leclerc?

Il est très personnel. Je ne suis pas très vieux, mais je l’ai écouté à plusieurs moments de ma vie. J’ai eu de la difficulté à l’école pendant une certaine période, à l’adolescence, et l’un de mes trucs pour m’aider à étudier et à vaincre l’anxiété lors des examens de fin d’année, c’était d’écouter des listes de lecture YouTube de Félix Leclerc. Puis, je suis retombé dans son travail plus récemment. Je me suis intéressé à ses chansons moins grand public. Ça m’a permis de cerner plus facilement son univers, dont il me manquait de grands bouts. Maintenant, je suis un grand fan! Je plonge plus que jamais dans son répertoire, et c’est formidable que Monique [Giroux] soit arrivée avec le projet d’album à ce moment-là.

 

Comment le choix de ta chanson s’est-il arrêté sur Les 100 000 façons de tuer un homme?  

C’est celle que m’a confiée Monique, et j’ai accepté immédiatement. C’est une grande chanson qui est toujours d’actualité et, selon moi, la plus comique de Félix – ça allait de soi que je la fasse. On est habitués à sa sagesse, à sa moralité dans ses chansons, et on les retrouve dans Les 100 000 façons, mais le texte est un peu plus trash que ses autres : il dresse une liste de façons de mourir, de se donner la mort ou de se faire donner la mort.

Le sujet est délicat, mais Félix l’amène avec une grande moralité sociale et politique. Il transmet l’idée que, lorsqu’on est bénéficiaire de l’aide sociale, on ne sent pas valorisé, on se sent délaissé. On peut perdre l’énergie de vouloir faire quelque chose de sa vie. Le choix de cette chanson est d’autant plus formidable que j’ai une histoire rattachée à elle. Ma mère se cherchait un emploi pendant les pourparlers liés au projet et, la journée où Simon Leclerc est venu chez moi adapter la chanson à ma façon, elle s’en trouvait un. Une ambiance formidable l’entoure.

 

 

Un album hommage permet généralement de faire découvrir un répertoire des artistes plus méconnu.

Je vois deux aspects à Héritage. D’abord, comme les chansons sont chantées par de jeunes artistes, un public plus jeune les écoutera, ce qui permet un transfert culturel. Ensuite, comme on a misé sur des chansons plus champ gauche, ceux qui le veulent pourront découvrir un autre aspect du répertoire de Félix, pousser l’exercice plus loin. Peut-être bien des gens ne savent pas qu’il écrivait aussi des contes et comptines pour enfants.

 

Que retiens-tu de Leclerc?

Il représente ce que pourrait être un Québec indépendant, ce que c’est de vivre dans une langue française sans compromis. Toute sa vie, il a été reconnu à l’international comme Québécois – c’est probablement son plus grand héritage. Je retiens aussi son amour du territoire. On parle beaucoup d’écologie en ce moment, mais aussi de faire fonctionner l’économie, quitte à laisser de côté l’écologie. Si Félix était vivant, il serait le premier à défendre la nature. Toute sa carrière, il a écrit sur son territoire, sa patrie.

Il aiderait donc ceux qui combattent l’idée qu’il faut délaisser la nature pour le bien d’une économie qui tend à nous faire surconsommer. Encore aujourd’hui, à mes yeux, il prend parole par ses chansons et à travers les enjeux qu’il a toujours défendus. Vers la fin de sa vie, à l’île d’Orléans, il avait pris position pour René Lévesque par rapport au destin du Québec. Cet artiste était aimé de ses pairs, mais surtout, il est allé au combat pour eux. Il n’a pas eu peur de prendre position – ce que l’on trouve de moins en moins dans l’industrie québécoise du spectacle.

 

Si un jour on te consacrait un album hommage, laquelle de tes chansons souhaiterais-tu qui y figure et pourquoi?

C’est sûr que j’aimerais y voir Ça va ou J’en ai plein mon cass, mais je procéderais différemment. Au lieu d’imposer des chansons aux jeunes, je les laisserais les choisir. En même temps, ce qui est beau lorsqu’on se fait imposer une chanson, c’est de se prouver qu’on peut produire un résultat qui nous plaît. Créer, c’est aussi ça : travailler à l’intérieur de barèmes. Toutefois, je préférerais quand même que les artistes choisissent des chansons qui leur plaisent et qui, selon eux, continueront de faire du bien.

C’est le cas de 100 000 façons, qui est toujours d’actualité, et encore plus dans la bouche d’un jeune. Nous sommes très appelés à nous prouver, à finir rapidement l’école, à nous tailler une place sur le marché du travail, à ne pas perdre notre temps, et à gagner notre vie. La chanson parle beaucoup de cet aspect-là. Je serais donc heureux que, sur un album hommage, les artistes choisissent les chansons qui ont encore leur place selon eux. Ce serait le cas, je pense, de J’en ai plein mon cass, car nous sommes un peuple conscient et actif des points de vue politique et social. Cette chanson parle d’un peuple qui continue de se battre pour sa langue.

 

Lisez l’entrevue avec Lou-Adriane Cassidy.

 

L’auteure-compositrice-interprète Lou-Adriane Cassidy © John Londono