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Jesse Mac Cormack : les synthés lui vont bien

Jesse Mac Cormack : les synthés lui vont bien

Caroline Bertrand

6 mai 2019

Photo : Frédérique Bérubé

 

Après trois microalbums qui l’ont consacré sur la scène indie rock montréalaise, et qui l’ont fait rayonner jusque chez nos cousins français (l’incontournable magazine Inrocks l’avait qualifié de « nouveau héros de la folk moderne »), l’auteur-compositeur-interprète et réalisateur Jesse Mac Cormack a fait paraître Now, son premier album complet, toujours sous Secret City Records.

 

 

Alors que ces chansons viennent à peine d’arriver aux oreilles des mélomanes, Jesse, lui, a déjà la tête ailleurs. « Ça fait longtemps que je me suis lancé là-dedans [en parlant de Now]. Eille, c’était comme en 1800…, illustre-t-il, au bout du fil. J’ai peut-être écrit des tounes là-dessus il y a trois, quatre ans. Après, je n’ai pas fait ça nuit et jour. C’était entrecoupé de plein d’autres projets. » 

 

On pense notamment d’une myriade de collaborations à titre de réalisateur avec des artistes de la scène montréalaise, comme Emilie Kahn (dépouillée de son « & Ogden »), Rosie Valland, Helena Deland, Philippe Brach et Betty Bonifassi. C’est sans compter qu’il a partagé la scène avec une pléiade d’artistes d’ici et d’ailleurs, tels que Cat Power, Sophie Hunger, Lou Doillon, Jason Bajada, Patrick Watson, The Barr Brothers, Half Moon Run et Shakey Graves. Bref, sa réputation, tant comme réalisateur que comme musicien, n’est plus à faire.

 

D’ailleurs, que lui apporte, d’une part, la création en solo et, de l’autre, la réalisation et la production des disques des autres? « Les deux se marient vraiment bien, se nourrissent. Quand je passe du temps à composer, à un moment donné, il n’y a plus rien dans le crayon. Alors, tu travailles avec d’autres. Ça t’inspire, te fait entendre autre chose, d’autres chansons, d’autres paroles. J’essaie des trucs que je n’essaierais pas nécessairement avec mes affaires. C’est comme aller manger chez ton voisin haïtien : c’est comme, hé, je ne connaissais pas ça, ces épices-là. Ça me garde toujours un peu occupé », répond-il de sa douce voix désinvolte. 

Photo : Frédérique Bérubé

 

Son inclination pour les sons électroniques, qui s’affirme sur Now, s’entend dans les projets sur lesquels il planche à l’heure actuelle. « J’adore la techno, ces affaires-là. Je suis en train de me monter un projet, je ne sais pas encore ce que c’est, ça va être un side project [projet parallèle] électro, dans le but de faire sûrement des DJ sets [prestations comme DJ], des choses comme ça. J’adore ce monde-là. Je suis vraiment ouvert. Je me garde les portes ouvertes. »

 

Bien qu’il soit déjà détaché de l’effervescence créatrice de Now — le prolifique musicien en est déjà à écrire d’autres chansons —, il se réjouit à l’idée de partir en tournée et de présenter son « nouveau » matériel sur scène. « Je ne suis pas dans la fébrilité de ces chansons-là, mettons… En même temps, oui, [parce que] j’ai hâte de jouer et de faire des tours [tournée], de m’amuser avec du monde. »

 

Devant son incommensurable talent, il est étonnant d’apprendre que, plus jeune, Jesse ne pensait pas se diriger vers la musique. « J’adorais ça, j’en faisais tout le temps, j’en mangeais, mais je ne me souviens pas de m’être posé la question ou de m’être dit que c’est ce que j’allais faire. Mon père m’a envoyé à l’école là-dedans, parce que je poireautais, pis que je ne savais plus trop quoi faire. » 

 

L’ex-étudiant en guitare jazz au Cégep Marie-Victorin se montre d’autant plus reconnaissant envers ses parents — un père en pub qui « écoutait beaucoup de musique, mais [qui] n’était pas musicien » et une mère designer « artsy [artistique] à fond », a-t-il dit à Urbania — qu’ils l’ont toujours soutenu dans son cheminement musical. « C’est cool que mes parents aient toujours été là. Il y a des parents pour qui c’est une guerre. »

 

 

Embrasser les synthés

Fruit de quelques années de progression musicale, Now porte bien son nom, comme en témoigne l’état d’esprit du héros de la guitare élevé dans Hochelaga-Maisonneuve, près du métro Papineau.

 

Souvent, le monde aborde des projets en se disant : “Ah, je ne veux pas que ce soit ça, ou j’ai peur que ça ressemble à ça.” Ce n’est jamais quelque chose qui me vient en tête. C’est plus de se laisser porter par tout ce qui vient et ce qui est naturel. Et si ça ressemble un peu à quelque chose, ce n’est pas vraiment grave. L’important, c’est que tu le feel [sentes] vraiment, sur le moment. 

 

Justement, le nouvel opus, malgré son essence résolument rock, révèle une facture plus protéiforme que celle des microalbums de l’émérite musicien : un folk rock minimaliste se déployait sur Music for the Soul (2014), les guitares s’alourdissaient sur le ténébreux Crush (2015), infusé d’un blues spectral, tandis qu’After the Glow (2016) approfondissait le rock alternatif hypnotique, par moments mordant, de Jesse.

 

Cette fois-ci, le musicien s’aventure avec tout le brio et l’intelligence artistique — et émotionnelle, nous permettons-nous d’ajouter — qui font sa notoriété dans les voies d’une pop rock exploratoire et sophistiquée, sans évacuer pour autant les racines blues qui le caractérisent (encore pour l’instant, du moins), en enrobant ses mélodies d’arrangements plus rythmés. 

 

Pour ce faire, l’acclamé homme-orchestre du studio — qui a réalisé lui-même son album — s’est entouré de Matt Wiggins (Adele, London Grammar, Lorde et U2, entre autres), qui a mixé Now au Royaume-Uni. « Il est un bon ingénieur de son; il a vraiment pompé la patente. Il a “enhancé” [amélioré] le tout. Il a fait sortir les bonnes épices au bon moment. [C’est bien d’avoir un deuxième regard], parce qu’à un moment donné, t’as vraiment fait le tour. »

 

Le jeune trentenaire et papa — son enfant figure d’ailleurs sur la pochette de Now — l’affirme sans ambages : il avait envie d’offrir aux spectateurs des chansons plus entraînantes en concert. Est-ce mission accomplie — pour nous, assurément — à ses yeux? « Je suis content de ce que j’ai fait, mais j’ai le goût d’aller encore plus loin. Je me lance déjà de nouveaux défis », confie-t-il.

 

 

Les deux pièces ouvrant l’album, toniques et enivrantes Give a Chance et No Love Go, une chanson voluptueuse qui embrase le corps, à l’image du désir et des émois amoureux — attention, plancher de danse torride à l’horizon —, en font foi : le chanteur y dévoile une facette synth-pop aux sonorités new wave seyant merveilleusement à sa voix suave et empreinte de sensibilité. Cette pièce est magnifiée de surcroît d’un céleste solo de saxophone — rappelons-nous la chanson Never Enough sur After the Glow, dont les influences électroniques se profilaient par son synth-rock.

 

 

Prééminentes, la basse et les guitares reprennent leurs droits sur le reste de l’album, beaucoup plus rock. Les entraînantes Stay, Now et Ever Go On font place à mi-parcours du disque à la magnifiquement contemplative Passageway (qui faisait initialement partie de Ever Go On, mais que Jesse a finalement isolée — judicieux choix, les deux pièces n’en étant que plus mises en valeur, à notre avis). En seconde moitié de disque, la cadence ralentit. Succèdent aux poignantes et plus prog-orchestrales Sunday et To the End les plus roots Hurricane et Nothing Lasts, qui couronnent ce somptueux opus.

 

Dur de ne pas interpréter Passageway comme le résultat de la fascination de Jesse pour le désert de Mojave, cette immensité aride de l’Ouest américain qui traverse la Californie, le Nevada et l’Arizona. « Une chanson d’amour s’y est passée. C’est juste tellement incroyable là-bas. Il y a des journées où il y a zéro vent, et c’est tellement grand que, si t’arrêtes de parler et de bouger, tu entends ton cœur battre. Ça donne le vertige. C’est vraiment une énergie spéciale.  La pochette a été faite là-bas. C’est un endroit qui vibre, qui est électrifiant. » C’est à l’image de Now : vibrant.

 

C’est également mission réussie en ce qui a trait au sentiment de transe que souhaite aussi insuffler aux spectateurs le musicien de haut vol en concert; nul doute que l’étoffé Now est de ces albums qui transportent, qui font décoller son auditeur. I want the light to ever go on, chante le surdoué sur Ever Go On. Nous y répondrions : We want your light to ever go on, Jesse.