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Sa voix a changé ; sa vie aussi. Sur le premier album long de Rosie Valland, Partir avant, sorti en septembre 2015, on a connu sa voix éraillée, granuleuse, voire écorchée, comme elle-même l’était. Aujourd’hui, sa voix s’est éclaircie, épurée, à l’instar de sa vie. C’est cet apaisement que distille son deuxième album complet, Blue, dont le son, intrinsèquement pop, à la facture léchée, tranche avec le rock alternatif de Partir avant. Les bleus ont fait place au réconfort du bleu azur ou pastel.

 

 

Vidéoclip de la chanson Chaos, tirée de l’album Blue (2020) 
 

 

Durant ces quatre ans et demi de création (durant laquelle elle a sorti deux microalbums, en 2016 et 2017, tous deux primés au GAMIQ), bien des choses se sont passées. Dans la jeune vingtaine à la parution de Partir avant, l’auteure-compositrice-interprète a depuis changé de maison de disques et de gérance, est tombée amoureuse, a quitté la frénésie de Montréal pour s’établir en périphérie de Rigaud, où elle s’est déposée et a trouvé la quiétude.


 

Tant d’importantes décisions qui lui ont donné l’immense liberté de créer Blue, qu’elle a conçu sans savoir pourquoi ni pour qui elle l’écrivait — enfin, si, pour elle, parce qu’écrire lui est viscéral, parce qu’elle en avait envie, simplement. Mais la guitariste, qui a d’abord joué du piano, a créé sans équipe issue de l’industrie. Personne, donc, pour entretenir une idée préconçue de sa musique, transmettre de la rétroaction ou cultiver des attentes. Sa création se reposait sur son écoute, son instinct, son matériel, chez elle.
 

 

« J’avais une envie de douceur et de me faire du bien », raconte Rosie, radieuse et paisible en entrevue dans les bureaux de Secret City Records, étiquette qui a adoré l’album achevé qu’elle lui avait soumis et qui a désiré l’appuyer. « J’aime l’idée que ce soit mes chansons qui aient réuni cette équipe, remplie de femmes en plus, autour de moi », se réjouit la native de Montérégie, qui a grandi à Granby.

 


 

Vidéoclip de la chanson Blue, tirée de l’album homonyme 

 

 

De l’urgence à la lenteur 
 

 

La lenteur dans laquelle elle a conçu Blue, écrit en deux années, puis enregistré en une, contraste avec l’urgence fondatrice de Partir avant, les textes ayant jailli en deux mois en « un jet super instinctif », subséquemment une rupture amoureuse. Puis ont déboulé, toujours dans l’urgence, ses microalbums. Et sa voix, plus rugueuse à ce moment, reflétait ses tourments et son style de vie, frénétique. « Clairement, je n’allais pas bien, je ne prenais pas soin de moi, observe Rosie. Je l’entends dans ma voix sur Partir avant. Et une voix, c’est un instrument tellement personnel, tellement sensible. »

 

 

 

Elle a alors désiré « revenir à plus simple, à plus vrai », prendre davantage soin d’elle. Puis a rencontré celui qui deviendrait son amoureux, et l’a rejoint en campagne. « Il y a une couple d’années, ça ne m’aurait pas parlé, mais là, j’en avais envie, j’étais rendue là », relate l’ex-Montréalaise. « Tout a eu du sens quand j’ai déménagé là. J’avais de l’espace, j’avais besoin de me centrer sur moi. Cet espace-là me calmait. »

 

 

 

Et cette sérénité puisée à l’écart des tumultes urbains transparaît. Si ses thèmes de prédilection sont les mêmes, l’angle avec lequel elle en traite et son regard, eux, ne le sont pas. « Il y a une empathie et une douceur qu’il n’y avait pas sur Partir avant », constate la diplômée de l’École de la chanson de Granby.

 

 

 

« Quand tu ne vas pas bien, tu es égoïste, pas par choix, mais parce que t’as pas le choix de survivre. Tu es centrée sur tes bobos, tes affaires, parce que quand t’as mal, tu ne peux pas être dans l’empathie. Là, ça va mieux, alors je me lève les yeux et je regarde autour de moi. Je suis plus en mesure de parler de ce qui m’entoure. »
- Rosie Valland, auteure-compositrice-interprète

 

 

 

L’ascendant de la pop 90

 

De l’espace entre les deux albums découle ce son nouveau chez Rosie, reflet de la personne qu’elle est devenue — « Je ne reviens jamais à ce que j’étais avant, à ce que j’étais hier », chante-t-elle dans Chaos —, une pop mélodieuse, incarnée se substituant de façon très organique à l’alternatif plus brut de ses débuts. « Je n’ai jamais forcé une influence. Je n’ai pas voulu ce son-là. Ça s’est fait super naturellement. Je ne réinvente rien, mais je sais que j’ai trouvé mon son », affirme-t-elle.

 

 

 

Au cours des dernières années, Rosie a en effet découvert de nouveaux sons, mais s’est aussi mise à « buzzer » sur les années 90, emplissant ses oreilles de musiques ayant bercé son enfance, de voix puissantes à la Céline Dion comme de groupes rock aux mélodies accrocheuses très pop, tels Oasis ou The Smashing Pumpkins.
 

 

 

Inspirée par les voix très « chantantes » de cette décennie, elle a eu envie de mettre le chant de l’avant et de proposer une voix léchée — contrairement aux guitares (fidèles compagnes, comme le prouvent Forçons les tiges ou Loin), qu’elle ne voulait pas synthétiques. À l’image de l’album, qui ne nage pas en eaux synth-pop.

 


 

« J’avais le goût de me donner des tounes où j’allais avoir du fun. Ma voix, c’est le seul instrument avec lequel je ne me sens pas imposteure. Même quand je réalise pour d’autres, les voix, c’est mon terrain de jeu. »
- Rosie Valland, auteure-compositrice-interprète

 

 

 

 

Vidéoclip de la chanson Olympe, tirée de l’album Partir avant (2015) 

 

 

 

Rosie Valland, co-réal

 

 

C’est tout aussi naturellement que Rosie s’est « mis les deux mains » dans la réalisation, de pair avec celui qui a réalisé presque tous ses opus, son complice de longue date Jesse Mac Cormack, multi-instrumentiste rencontré au Festival international de la chanson de Granby, un an avant qu’elle y atteigne les finales en 2012.

 

 

 

C’est au bout du processus qu’elle a constaté avoir bel et bien accompli le travail de réalisatrice : les maquettes (trimballées sur un disque dur entre le studio de Jesse et le sien) ont pris forme en grande partie chez elle, elle y a fait les voix, a trié les pistes, les a envoyées au mixeur. « C’est après coup que je me suis dit : est-ce que j’ai coréalisé l’album ? », se souvient-elle, amusée. Grâce à cette expérience de studio, elle réalise maintenant pour d’autres.

 

 

 

 

Préserver la douceur sur scène  
 

 

La douceur imprégnant Blue, l’auteure-compositrice-interprète souhaite la traduire sur scène, et faire ainsi honneur à ses chansons, qu’elle aime et qui la rendent fière, au-delà de leurs arrangements — « piano-voix, elles se tiennent, elles m’appuient bien ». C’est pourquoi elle ne les remaniera pas incessamment en concert, comme elle en avait l’habitude. Elle veut en outre offrir de l’espace à sa voix.

 

 

 

Si la gêne freinait auparavant ses interactions avec le public, elle se dit maintenant prête à s’ouvrir davantage afin qu’il puisse mieux connaître ses chansons. « Je ne savais pas comment parler, conclut Rosie Valland. Et on en vient se sentir mal de ne pas être un peu bibitte. Maintenant, j’assume plus qui je suis. Ça vient avec la maturité : je suis plus conscience de qui je suis, et, surtout, de qui je ne suis pas. »

 
 
 

Blue, de Rosie Valland, Secret City Records, offert le 28 février