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Laura Babin : la vulnérabilité assumée

Laura Babin : la vulnérabilité assumée

Caroline Bertrand

1 août 2019

Sorti en mai dernier, l’album Corps coquillage, de Laura Babin, coréalisé avec Dany Placard, compte parmi ces opus qui attestent de la vitalité de la scène rock québécoise. Après deux microalbums autoproduits, Tranquillement en 2014 et Water Buffalo en 2016 – sur lequel les guitares électriques déjà plus lourdes présageaient la suite –, l’auteure-compositrice-interprète signe un premier album long tant abrasif qu’atmosphérique, dont les influences résolument grunges se conjuguent à sa voix feutrée et sensuelle.

 

Impossible de traiter de Corps coquillage sans référer à ce son grunge, très distinctif, qui le caractérise. Ce style musical, Laura Babin, trop jeune pour en avoir connu l’apogée au début des années 90, ne l’a pas écouté directement, mais bien par le truchement de son frère, de sept ans son aîné, qui lui était « dans sa phase grunge ».

 

Le déclic a eu lieu il y a deux ans, lorsqu’elle a repris la chanson Lithium, de Nirvana. « Ça m’a vraiment collé à la peau. On le joue encore en show, ce cover-là. Ça fonctionne tellement. C’est super instinctif chez moi, le grunge », explique la guitariste originaire de Rimouski. C’est en se questionnant sur cette inclination qu’elle s’est souvenue en avoir écouté, enfant, avec son grand frère. L’adolescence de Laura a quant à elle été plutôt marquée de groupes pop-punk à la Sum 41 et Good Charlotte.

 

« Qui de nous deux », Laura Babin

 

Dany Placard, coréalisateur

 

L’apport du vieux routard du rock Dany Placard à l’album est le fruit de rencontres fécondes, qui ont notamment eu lieu lors de concours musicaux où Laura Babin s’est particulièrement démarquée. On pense par exemple au Festival Vue sur la relève en 2018, ainsi qu’au Festival international de la chanson de Granby en 2014, au cours duquel elle s’est rendue en demi-finale.

En 2018, Laura, entourée de ses musiciens, s’est également hissée en demi-finale des Francouvertes, où le musicien et réalisateur aguerri qui deviendrait son coréalisateur agissait à titre de juge. « Il a tripé sur notre prestation », se remémore-t-elle. Et ça tombait bien, car elle se cherchait un réalisateur. Enfin, à moitié. « Si je trouvais quelqu’un avec qui ça fonctionnait, j’irais, sinon, on s’arrangerait entre nous », précise-t-elle.

 

Laura Babin et Dany Placard ont donc discuté du projet autour d’un café, qui a scellé leur désir de collaborer. « Je n’avais pas envie d’un nom pour un nom. Je voulais une connexion, une rencontre, un bon fit. Et c’est ce qui est arrivé. Je lui ai fait part de ma vision, et lui, c’est vraiment un ado du grunge; il a connu tout ça vraiment solide, dit-elle. Ça s’est fait très naturellement. Il m’a laissé beaucoup de place. En même temps, il a bien “leadé” le projet. Il y a apporté son côté très rock. »

 

Laura Babin a de surcroît pu profiter de petits conseils que Dany disséminait çà et là au gré de cette « grosse étape » qu’est la création d’un premier album long. « Il était très rassurant, souligne-t-elle. Cela se reflétait dans sa méthode de travail. Si on le feel, on le feel, si on ne le feel pas, on ne le met pas sur l’album. »

 

La Montréalaise d’adoption tire énormément de fierté d’avoir coréalisé Corps coquillage, et ce, de façon presque entièrement indépendante. « Presque », parce qu’elle a signé un contrat avec une petite étiquette, composée d’une personne. Cette formule réduite lui sied, puisqu’elle a pu réellement travailler en équipe tout en jouissant d’une grande liberté. « Le chemin sera peut-être plus long et un peu plus difficile [qu’avec une plus grosse maison de disques], admet Laura, mais j’ai l’impression qu’on va apprendre et que ce sera plus solide en le faisant de cette façon. »

 

Laura Babin interprète « Water Buffalo » aux 22e Francouvertes, en 2018.

 

Laura n’en était certes pas à sa première séance d’enregistrement. Elle était néanmoins fébrile de se consacrer à cet opus, l’occasion à ses yeux d’en approfondir la recherche artistique, facette viscérale de son acte créateur. « J’avais hâte de faire un album pour toute l’histoire qu’on peut construire, tout le concept qu’on peut développer – ça m’a toujours vraiment interpellée », explique-t-elle. Danse, théâtre, photographie… Les arts tous azimuts l’inspirent afin de conférer plus d’une dimension à sa création. D’ailleurs, la démarche artistique soutenant l’œuvre de ses pairs la fascine tout autant.

 

En plus de Placard et de Katia Gagné, directrice artistique et gérante, deux artistes visuels avec lesquels elle avait collaboré à l’époque de Water Buffalo ont contribué à façonner et à enrichir sa démarche, bref à « travailler sur quelque chose de plus complet ». D’abord, Marin Blanc, au graphisme, ainsi que Jean-Philippe Sansfaçon, à la photographie. 

« Parcours photographique  » par Jean-Philippe Sanfaçon

 

De concert avec ce dernier, Laura Babin a conçu un « parcours photographique » : chaque chanson est représentée par un cliché agrémenté d’une phrase, écrite par l’auteure de Corps coquillage et évoquant le sens du morceau.

 

Enfant des arts

 

À l’écouter décrire le milieu familial au sein duquel elle a grandi, on ne s’étonne pas de sa passion sans frontières pour les arts : mère multi-instrumentiste ayant étudié le chant classique, père jadis chansonnier, puis éclairagiste au théâtre, tante accordéoniste depuis toujours dans une fanfare (Lou Babin)… C’est d’ailleurs avec l’accordéon qu’est né l’amour de la musique de la toute jeune Laura qui, vers 8 ou 9 ans, a eu « un gros “buzz” sur cet instrument ».

 

Et comment est arrivée dans sa vie la guitare, qui électrise Corps coquillage? Le père de Laura a bien tenté de lui apprendre la guitare classique lorsqu’elle avait environ 10 ans, mais c’est vers 15 ans, période où elle a composé ses premières chansons, que la magie a vraiment opéré, au point qu’elle en a fait son instrument complémentaire durant ses études en chant au Cégep Marie-Victorin. Puis, est venue la guitare électrique, et son « monde infini d’effets, de pédales et d’autres filtres », il y a quelques années. Bien qu’elle ait suivi quelques cours, elle a surtout appris à jouer à l’oreille – méthode qu’elle adopte encore beaucoup aujourd’hui.

 

Laura Babin chante « Dans les yeux » aux 22e Francouvertes, en 2018.

 

La vulnérabilité, une force

 

Tant en entrevue que dans ses textes, Laura Babin transpire la sensibilité, et c’est justement ce qu’elle désire : émouvoir par sa musique, comme l’émeut l’art des autres. « Plus j’essaie de toucher au personnel, à ce que je ressens réellement, plus j’ai de chances de toucher les autres », estime-t-elle. Elle n’avait pourtant pas en tête de manifester une telle vulnérabilité ni d’écrire sur la rupture quand elle s’est retirée une semaine dans les bois afin de composer.

 

Histoires personnelles et discussions entre amis ont tout naturellement inspiré sa plume. « J’ai décidé d’assumer cette sensibilité-là. La vulnérabilité n’est pas une faiblesse. Si tu t’assumes là-dedans, ça peut être une grande force. L’art me donne le pouvoir et la force d’assumer cette hypersensibilité. » Voilà une autre preuve de son rapport intrinsèque à la création. Aussi elle se réjouit de voir de plus en plus d’artistes affirmer leur sensibilité et parler de sujets aussi délicats que la maladie mentale, par exemple.

 

Elle aspire à toucher le public par sa musique, donc, mais encore mieux, elle souhaiterait que l’émotion émanant de ses mélodies transcende la barrière de la langue afin qu’elle puisse offrir ses chansons aux mélomanes du monde entier. Sans viser « le top Céline Dion », dit-elle, rieuse, cette mordue de la scène aspire à rouler sa bosse à l’international et à multiplier les prestations. « J’ai une envie de partage et de scène. J’ai hâte de rencontrer les gens et d’offrir ma musique en tournée. C’est surtout ce qui me fait triper : monter un gros show. À moyen ou à long terme, j’aimerais monter un gros spectacle avec un décor, des éclairages; quelque chose de complet. »

 

Nonobstant ses aspirations, la passionnée de voyages n’oublie pas son Rimouski natal et le fleuve Saint-Laurent, qu’elle voyait de chez elle, et qui l’enracine. Instinctivement, la mer et l’océan ont imprégné le panorama musical de son Corps coquillage. « L’eau, ça m’assoit. À Montréal, on la voit peu. Chaque fois que je retourne au fleuve, ça me confirme que c’est important. »

 

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