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Laurence-Anne, la jeune flamme «prock»

Laurence-Anne, la jeune flamme «prock»

Caroline Bertrand

17 avril 2019

Photo : Geneviève Grenier 

 

Elle rocke, Laurence-Anne, tout en étant à fleur de peau. L’auteure-compositrice-interprète a fait paraître en février, sous l’étiquette Duprince, son premier album, très justement intitulé Première apparition, dont la chanson Instant zéro nous a foudroyés.

 

 

La Kamouraskoise établie à Montréal s’est hissée en grande finale des Francouvertes en 2017, aux côtés de nuls autres que Lydia Képinski et Les Louanges (Vincent Roberge) — un trio de talent brut et singulier. À l’instar de ses camarades finalistes, elle nous offre un premier opus qui se distingue par sa signature forte, et qui explore, dans son cas, un pop-rock alternatif aux lignes de basse toniques et aux arrangements ensorcelants, voire langoureux.

 

 

Un premier effort aussi riche et distinctif ne surprend guère de la part d’une artiste aux goûts éclectiques qui a toujours écouté énormément de musique, de l’indie au jazz, en passant par la musique latine, citant l’icône canadienne Feist et le groupe montréalais Thus Owls parmi ses influences. « Je fais de la musique parce que j’ai besoin d’en faire », confie la « jeune flamme » en entrevue.

 

D’aussi loin que se souvient la guitariste — elle a bien essayé le piano, mais lui a préféré la guitare —, l’amour de la musique l’a toujours habitée. « Quand j’étais petite, ma mère pouvait faire jouer de la musique vraiment fort et me bercer tout un après-midi », raconte celle qui chante depuis le primaire, alors qu’elle écoutait les chanteuses à voix de l’époque. La première pièce qu’elle a chantée en était d’ailleurs une d’Isabelle Boulay. C’est aussi à ce moment qu’elle a fait ses premières armes sur scène. Puis, s’appuyant sur la base héritée de ses cours de musique scolaires, elle a commencé à écrire et à composer de façon autodidacte au secondaire, façonnant son oreille. Et elle n’a jamais cessé.  

 

Pour la poétesse de « prock-mystère/mini-rock », la composition et l’écriture sont symbiotiques. « Aussitôt que je trouve des accords intéressants, les paroles viennent habituellement avec, c’est toujours un tout. Écrire des textes et ensuite essayer de trouver des accords, j’ai l’impression que ça ne "fite" jamais aussi bien que quand ça vient en même temps », explique Laurence-Anne Charest Gagné, qui a laissé tomber son patronyme pour la scène.

 

Et les formulations colorées décrivant son univers sur sa page web — « […] une collection de nouvelles compositions aux parfums toujours aussi singuliers, où chaque pièce nous apparaît comme une toile de clair-obscur aux contours flous » — reflètent son amour viscéral de la poésie. « Je ne lis pas de romans, quand j’achète un livre, c’est un recueil de poésie. J’aime les images qu’on peut créer avec les mots. C’est surtout ça qui me fait triper de la langue française : pouvoir créer des paysages, mais juste avec des mots. »

 


« Née dans un pays imaginaire — ou peut-être dans sa tête —, Laurence-Anne existe au milieu de tout et de rien, évoluant quelque part entre le rose carnivore des fleurs et le bleu noyade du fleuve. »

- Extrait tiré du site de Laurence-Anne

 

Une séance d’enregistrement féconde

C’est à Montréal qu’elle a amorcé plus sérieusement ses projets de compositions, entourée de musiciens qu’elle y a rencontrés. Mais c’est loin de la ville, en pleine nature au studio Wild à Saint-Zénon, dans Lanaudière, qu’a pris forme en 2018, de façon impromptue, le matériel de Première apparition. Laurence-Anne et ses complices musiciens, dont l’ingénieur de son Jean-Bruno Pinard (Les Louanges, Mon doux saigneur), s’y sont réfugiés deux jours et demi, plutôt que de la journée et de l’après-midi prévus à l’origine pour enregistrer un simple.

 

Ils y ont joué sans arrêt, inspirés par les balbutiements du printemps. « T’es comme dans une bulle, parce que c’est un chalet en même temps, au fond d’un bois, sur le bord d’un lac. On n’avait pas besoin de sortir. Ç’a créé un univers de création. À la base, on pensait faire trois, quatre chansons; finalement, on est sortis de là avec un album », relate la « jeune retraitée du crime désorganisée ».

 

« On pouvait marcher sur le lac et, le lendemain, on entendait la neige fondre. Lorsqu’on est partis, c’était impossible de marcher sur le lac. Ça s’est juste passé sous nos yeux, au bon moment. » Un environnement assurément propice à la création pour celle qui a composé ses premières chansons sur le bord du fleuve Saint-Laurent, dans son Kamouraska natal, un « endroit spécial » où elle retourne chaque mois. On peut sortir Laurence-Anne de Kamouraska, mais peut-on sortir Kamouraska de Laurence-Anne? « Je ne pense pas », répond-elle, rieuse.

 

 

Un disque à son image

Les mélomanes ne pourront la manquer pendant la belle saison : elle sillonnera la province afin de présenter ce disque qui lui ressemble tant, à elle et à ses musiciens. « Je suis vraiment contente que ce soit autant à l’image de ce que je suis et de ce que j’avais en tête. Il y a aussi un peu la couleur de tout le monde en même temps. Je suis fière que ça nous ressemble vraiment », se réjouit Laurence-Anne.

 

Elle jubile aussi à l’idée de prendre la route, jusqu’en Gaspésie, en compagnie des cinq multi-instrumentistes qui l’accompagnent tant sur scène que sur disque (« trois filles, trois gars : c’est la parité », s’esclaffe-t-elle) : Naomie de Lorimier aux synthés et aux voix; Ariel Comtois au saxophone; David Marchand à la basse et à la guitare; Étienne Côté aux synthés et aux percussions; ainsi que Laurent St-Pierre à la batterie. « Ce sera vraiment un beau trip de gang. On sera une petite famille qui se suivra partout tout l’été. » Une saison chaude exaltante en perspective pour celle qui préfère de loin se produire en gang qu’en solo.

 

« Paraîtront (puis disparaîtront) au cours des mois suivants quelques chansons magnifiques et tragiques, lesquelles laissent déjà deviner toute la force du prock-mystère/mini-rock de la jeune flamme. »

- Extrait tiré du site de Laurence-Anne

 

Concernant l’état de l’industrie musicale, qui se réinvente afin de s’adapter à l’écoute numérique en continu, la jeune femme ne s’en fait pas et profite de la sortie encore fraîche de Première apparition. La saison des festivals la gardera, en effet, fort occupée; elle foulera notamment les scènes du Santa Teresa, du FRIMAT, du Distorsion Psychfest, de La Noce de cuir, du Festif ! de Baie-Saint-Paul, des Francos et du Festival d’été de Québec.

 

Elle se dit qu’elle éprouvera peut-être davantage les effets de la mutation de l’industrie sur le plan financier cet automne, puisqu’elle produira ses spectacles. « Je vois déjà que ce sera difficile d’arriver tout le temps avec le budget. Mais c’est peut-être un manque de subventions ou de soutien aux artistes. Il y en a, de l’aide, mais c’est peut-être la redistribution de cette aide qu’il faudra revoir, pour que ce soit plus équitable. »

 

Une fois rendue là, Laurence-Anne aura hâte de voir comment les choses se dessineront pour elle. Mais l’on peut d’ores et déjà affirmer qu’elle enrichit notre paysage musical et que cette poétesse de l’âme s’y enracinera, mue par son amour de la musique et des êtres d’exception qui l’entourent. Car, comme elle l’écrit avec éloquence sur son vinyle : « Dans la musique, il y a toujours plus que la musique. »