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Il a la jeune trentaine et, malgré tout, Raphaël Bussières, que l’on a connu comme bassiste dans la formation pop-rock indé Heat, a fait assez de route, littéralement et métaphoriquement, pour maintenant mener de front, avec assurance, son propre projet solo, Lucill. Poursuivant dans la veine de la musique indie, il a fait paraître en novembre 2018 un premier minialbum homonyme enivrant, qui conjugue dream pop et rock alternatif, suivi en mars de la pièce La chute.

 

Le natif de Chibougamau dévoile une ambiance atmosphérique à souhait, empreinte de sensibilité, dont les arrangements soignés démontrent tout son flair — et savoir-faire — mélodique. Guitares électriques astrales et basse enveloppante rythment ses compositions aussi planantes qu’entraînantes, sur lesquelles se couche sa voix vaporeuse, mélodies serties de superbes envolées de guitare, de violon et à la voix. La dream pop sait subjuguer, et cet opus de quatre chansons en témoigne en nous plongeant en plein rêve éveillé.

 

La liberté de l’autoproduction

Lucill est entièrement indépendant : il s’autoproduit, compose paroles et musique, joue la plupart des instruments — guitare, basse, synthétiseurs —, programme les pistes électroniques… et se montre très lucide quant à l’avenue, exigeante, de l’autoproduction. « C’était pas tant un choix qu’une fatalité, constate-t-il en entrevue, dénué de la moindre amertume.

 

Je pense pas que quiconque va miser sur moi à cette étape-ci. Peut-être dans deux ans, quand j’aurai sorti des trucs, que je me serai rodé live, que je serai vraiment, vraiment prêt. J’ai envoyé une couple de call à des maisons de disques avec mes affaires, mais j’achalerai pas du monde qui est pas tant down. C’est pas grave, s’ils le veulent pas, je peux le faire tout seul. » Ce qu’il a prouvé.

 

De toute façon, dans la vie, Raphaël ne ferait rien d’autre que de la musique. « À un moment donné, tu te dis : dans quoi je suis bon ? C’est dans ça. Ben, je vais tout faire pour que ça marche. » Et ça marche, ses chansons tournant même sur des radios satellites, ce qui, de son aveu, aide considérablement les artistes à gagner leur vie.

 

 

Éthier et les autres complices

Le guitariste a eu l’occasion de commencer à tester son matériel il y a deux ans en première partie d’un spectacle de Félix Dyotte à Coup de cœur francophone ainsi qu’un soir à l’Esco. « J’étais terrifié, confie-t-il. La journée avant le spectacle, je ca-po-tais. »

 

Cette soirée-là, un certain Emmanuel Éthier (guitariste de Chocolat et réalisateur prisé — il a collaboré avec Jimmy Hunt, Choses sauvages, Peter Peter et Bernhari, notamment) se trouvait dans la mythique salle underground. « Ce soir-là, il m’a demandé comment j’avais envisagé l’enregistrement, raconte Raphaël. Je lui ai dit : “Man, si t’es down, c’est avec toi que je veux le faire.” On a fait ça à deux. » Muni des enregistrements de Lucill, le tandem s’est attelé à la tâche, dans un sous-sol d’Hochelaga-Maisonneuve. « On a tout “prodé” ça ensemble. On est partis de mes démos, on a refait les voix, une couple d’affaires, des overdubs [de la superposition sonore], on a mixé ça. »

 

Raphaël exulte aux commandes de son projet, mais souligne qu’il n’est pas seul à bord. « J’adore m’entourer, pis j’aime m’entourer de qui je veux, de monde meilleur que moi sur divers aspects », fait-il valoir. Il a composé Le jour avec le guitariste Matthew Fiorentino, ex-complice de Heat, qui l’aide énormément sur le plan de la structure. « Côté son, Matt est vraiment là avec moi. »

 

Dans la formule en groupe du spectacle de Lucill — Raphaël en conçoit à l’heure actuelle une version solo, qui le fait « tripe[r] ben raide » —, de « gros player » l’accompagnent sur scène : Alexandre Larin, guitariste d’Helena Deland, et Laurent Saint-Pierre, ex-batteur de Heat, qui joue avec Geoffroy. « Ils sont vraiment bons et super occupés. Je peux pas m’attendre à ce qu’ils soient toujours dispos pour mes petits shows indie. »

 

C’est pour cela qu’il monte en parallèle un spectacle solo — autre terrain de liberté. « Je fais ce que je veux, c’est malade. C’est pour ça que je reviendrais pas tant dans un band en ce moment. Monter un show solo, ça me rappelle pourquoi je suis partie solo. J’ai pas de musiciens à “booker”. Mais, pour les shows qui valent la peine d’être en band, ils sont là et ils connaissent le show. » Cette variation d’ambiance, plus rock abrasive en groupe — « on se la joue post-punk des fois, il y a plus de moments instrumentaux, je peux plus montrer mes skills de guitare, on jam » — et plus intimiste en solo n’est d’ailleurs pas pour lui déplaire. « En solo, c’est plus “freakant”, mais je commence vraiment à aimer ça. »

 

Raphaël compte également sur le soutien de la boîte de gérance Supercool Managment, fondée par sa meilleure amie, qui a aussi pris sous son aile Karim Ouellet, Philémon Cimon et Gabriel Bouchard. « On est une belle gang, c’est pas trop gros, c’est encore super familial. »

 

 

Ces œufs qui bouillent sont un clin d’œil à… Paul McCartney et à la création de l’emblématique Yesterday. Après que la mélodie lui soit venue en rêve, l’ex-Beatle lui a apposé, question de ne pas l’oublier, des paroles temporaires… inspirées d’œufs brouillés : « Scrambled eggs, oh, my baby, how I love your legs… ». 

 

Cœur et rigueur

Le parcours de Raphaël, qui gratte la corde depuis l’adolescence, n’a rien de celui du prodige. Au contraire. Ses aptitudes musicales, à la guitare comme au chant, il les a façonnées à force de travail, d’assiduité. « J’ai pas eu la musicalité facile tant que ça, explique-t-il. Il a fallu que je bûche pour faire mon do pis mon sol. » Expérience qu’il illustre en citant le grand Jacques Brel : « Le talent, c’est d’avoir tellement envie de faire quelque chose que tu travailles pour le faire. »

 

Raphaël est indubitablement à ses affaires, et c’est tout à son honneur, cette rigueur l’ayant amené aujourd’hui à jouir d’une totale liberté en prenant le contrôle de son avenir musical. « À un moment donné, t’arrives avec une rigueur de travail qui te permet de “fronter”, parce que t’es capable de te lever le matin et pas juste de composer des tounes et d’écrire des paroles, mais de travailler sur ton budget de prod, ton Instagram, ton visuel, des vidéos, ton whatever. Il faut que tu sois un peu multidisciplinaire. »

 

Des paroles à soi

L’univers de Lucill enivre, fait planer, et à ses mélodies indie pop envoûtantes se jumelle une plume sensible traduisant les émois sentimentaux. Je suis en cavale/Tout comme toi/J’ai l’habitude/Raconte-moi ton histoire, chante-t-il sur Trop près. Comment se sent-il maintenant à l’idée d’assumer ses propres textes sur scène, lui qui n’écrivait pas (hormis quelques chansons à huit mains) au sein de Heat ? « Au début, j’étais terrifié à l’idée de me présenter sur scène, de montrer ce côté-là de moi », se souvient Raphaël, qui s’est néanmoins lancé, suivant sa vocation. « Je me suis dit : j’y vais all in et je monte un show solo. Sans band. Juste moi pis des backing tracks et des loop. »

 

La rigueur professionnelle du Montréalais sert également son écriture, ses textes ne jaillissant pas de façon instinctive, impulsive, spontanée ; ses paroles sont à l’inverse le fruit de longues réflexions, axées sur la phonétique et la prosodie. « Chaque fois que j’essaie d’écrire une toune sur ce que je ressens, là, en ce moment, ça sonne quétaine. Il faut que je digère ; les paroles viennent après. » Celui qui admire la plume éclatée d’Alain Bashung en était par ailleurs à ses premières compositions dans sa langue maternelle.

 

Porté par un beat, il se laisse guider par des mots qui, mélodiquement, sonnent bien. « Un mot ou deux vont sortir, je vais broder autour de ça, et ça donne des phrases. Ça crée un genre de toile. Et ça va avoir du sens, mais je sais pas trop où je m’enligne à la base. Le français se prête bien à ça, ne pas embarquer dans le “je suis allé là, j’ai fait ça, je sens ça.” » La sensibilité des phrases qui émanent de son processus n’en est que plus fascinante.

 

Outre le monument disparu du rock français, Raphaël compte le nonchalant guitar hero folk-rock Kurt Vile parmi ses sources indéfectibles d’inspiration. « C’est super moody, c’est planant, je suis là-dedans à fond. C’est l’artiste qui m’a le plus inspiré, et qui m’inspire encore. Musicalement, c’est vraiment brut, tout en étant super pensé. Son songwriting est brillant. Il a un côté fuck off. » Lucill se dirige d’ailleurs vers une musicalité plus folk, à la Vile, « avec des effets, du Flanger, beaucoup de finger picking ». Ses prochaines créations seront moins sombres, s’avance-t-il, cherchant le bon mot. « Elles seront plus… vivantes. »

 

Souvent, je commence par mes refrains, parce que c’est ce qui m’excite le plus. Je suis un tripeux de boucles. J’aime ça, un refrain accrocheur. Après, il me reste les verse. Pour dire à quel point je commence jamais au début de la toune. Je sais jamais comment elle va commencer et finir, mais je connais le chorus.

 

Pour toujours la musique

Libre et heureux, Raphaël se sent plus que jamais motivé à se vouer à sa carrière en musique. Il l’avoue, lorsqu’il a démarré son projet solo, il ne s’attendait pas à grand-chose, désirant surtout se sentir « accompli ». « J’avais juste le goût de sortir ces chansons-là et de voir ce qui allait se passer ». Aujourd’hui, il rayonne et se réjouit de la réception positive de Lucill jusqu’à présent — ainsi que de la nature pérenne de l’aventure : c’est l’avantage d’être à la barre d’un projet solo, estime-t-il, « ça ne peut pas finir ».

 

« Je sais que, malgré ce qui va arriver, je vais continuer à faire de la musique. C’est motivant parce que j’ai plus de barrières. J’ai le contrôle sur l’avenir de mon projet à 100 %. Je vais pouvoir faire de la musique jusqu’à la fin de mes jours parce que j’ai acquis assez de skills et assez de confiance pour continuer. Peu importe ce qui arrive. »

 

Le rêve éveillé des mélomanes ne pourra que se poursuivre.

 

Consultez la page Bandcamp de Lucill : lucill.bandcamp.com/music

 

Reconnaissant envers Heat

Heat, ç’a été cinq années effervescentes dans l’existence de Raphaël. Cinq ans de route, à conduire un van, à voyager, à voir des groupes tant « à chier que fucked up », à côtoyer des bands tous les soirs, à expérimenter tant « les tournées de marde que les tournées où tu joues devant 800 personnes ». Il sait que cette vie de tournée passée, intense, tumultueuse et ultimement hyperenrichissante, l’a outillé et nourri pour la suite — « j’aurais jamais eu ce son-là sans Heat, non plus. Ça m’a influencé, c’est sûr et certain » —, sans compter qu’elle lui a conféré une certaine crédibilité. « J’aurais jamais parti Lucill si j’avais pas vécu Heat. J’aurais jamais eu les couilles de faire ça. Jamais, jamais, jamais, insiste-t-il. Après cinq ans à faire des shows tout le temps, à voyager partout, à voir ce qui marche, ce qui marche pas, ça aiguise ton côté critique. Ben plus que si ça fait cinq ans que tu gosses dans ton sous-sol à écrire tes tounes. »

 

La pression de l’industrie (« on avait un label, un manager, des “bookers” », se remémore Raphaël), les attentes, le stress, les échéances, la route en permanence, la mise en demeure envoyée par la formation métal suédoise H.E.A.T. auront eu raison du quatuor, qui s’est séparé en 2017 après un premier album long, Overnight, réalisé par Alex Newport (qui a collaboré avec entre autres Death Cab for Cutie, City and Color, Bloc Party et The Sounds). Les membres avaient alors tous envie de se consacrer à leurs propres projets. Et c’est pour le mieux, estime Raphaël. Heureusement, il assure que l’aventure « s’est super bien finie ». « Je l’aimais, ce band-là. Notre dernier show était sur le gros stage à Osheaga. On s’est donné un hug après, pis ça finissait bien. »