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Votez pour ces lutrins qui ont du panache !

Patrick Dupuis

2 novembre 2016

Il est l'une des vedettes oubliées des grands discours, des conférences de presse et des campagnes présidentielles. Les plus grands orateurs du monde y ont eu recours pour les appuyer dans leurs allocutions. Portrait d'un designer industriel d'ici qui a redonné du panache au lutrin, pièce de mobilier souvent ennuyante, morose et sans éclat. En entrevue, Louis Desrosiers discute de design et analyse le lutrin d'un débat Clinton-Trump.

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Comment êtes-vous arrivé à vous intéresser à ce meuble mal-aimé ?

C’est vraiment par hasard. Les dirigeants de La Ronde à Montréal m’ont appelé à l’agence. Ils cherchaient un lutrin pouvant être installé à l’extérieur, au lac des Dauphins. J’ai fait un concept mais le projet est tombé à l’eau (!). Nous avons mis les dessins en ligne, dans notre portfolio. Et les appels se sont multipliés! « Votre lutrin est très beau! Il est impossible d’en trouver des modernes comme celui-là. Où peut-on se le procurer? ». Il y avait là un besoin à combler. Nous avons fait nos recherches et développé le design de ce modèle ainsi que d’autres depuis ce temps. Nous avons fondé une entreprise pour mettre en marché nos lutrins et d’autres designs. Nous sommes les seuls fabricants de lutrins au Québec.

Selon vous, qu'est-ce qui distingue un bon et un mauvais lutrin ?

Un lutrin ne doit pas être une distraction pour l’auditeur. Toutes les fioritures et autres détails étranges ou couleurs mal agencées sont à proscrire. Un bon lutrin met en valeur l’orateur, lui donne confiance et canalise le regard vers celui-ci. Il est à la fois sobre, discret, raffiné et élégant. Il est résolument moderne car l’exercice de communication qu’il supporte est nécessairement d’actualité. Il ne fait pas trop « mode », il doit avoir de la classe.

Quels sont les défis de création d’un lutrin ?

Un bon lutrin mettra en valeur l’orateur qui est derrière. Il ne doit pas lui voler la vedette, mais plutôt être l’équivalent d’un écrin qui lui permette de briller, d’être à son avantage, de le présenter au mieux. C’est un socle qui supporte son message et qui l’ancre dans une certaine réalité. Ce ne doit pas être un bouclier, un rempart, qui donnerait l’impression que l’orateur à quelque chose à cacher, qu’il n’est pas sincère, qu’il n’est pas sûr de lui. C’est pour ça que nos lutrins sont très peu massifs. Ce sont des points d’appui et de mise en valeur du message, et surtout pas un mur derrière lequel l’orateur aurait le loisir de se cacher. Nous croyons que, dans le monde d’aujourd’hui, nos produits doivent être plus de l’ordre de l’ouverture que de la fermeture.

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À certains égards, vos lutrins me font penser aux lignes épurés que le designer Jony Ive donne aux produits technologiques de Apple. Quels sont vos propres préoccupations de designer ?

Je recherche la simplicité, la pureté avant tout. Je cherche des lignes intemporelles, des proportions élégantes et épurées. Des lignes droites, des courbes régulières, des gestes de création et des affirmations solides mais sans provocation. Nous nous intéressons à la matière également. L’expérience du toucher doit avoir un certain chic.

Véritables globe-trotters, vos créations se retrouvent-elles dans des lieux inusités ?

Absolument. Nous avons un lutrin à bord d’un bateau de croisière en quelque part sur un océan! Un armateur norvégien l’a commandé 16 mois d’avance pour être sûr d’avoir notre modèle sur son bateau. On peut vraiment dire que celui-là voyage partout dans le monde! Nous avons aussi un lutrin en plein centre du Golfe du Mexique, à bord d’une plate-forme pétrolière. Lors d’un sommet de chefs d’états ce printemps, nous avons eu la surprise de voir nos lutrins entièrement emballés de bleu vif! Partout, toutes les faces, tout en bleu! Étrange. Je vais envoyer un texto à Christo, au cas où. Nous avons des lutrins sur quatre continents, dont un dans une église africaine. Nous avons un lutrin au nord du cercle polaire canadien. L’acheteur est resté nébuleux sur l’utilisateur final. Je devrais surveiller davantage les nouvelles autour du 24 décembre. On ne sait jamais.

Un lutrin ne décidera pas du vainqueur de la prochaine élection, ni sauvera un candidat d'un scandale. Mais croyez-vous qu’il peut avoir un impact sur l’image ou la qualité de présentation d’un orateur ?

Définitivement. On est ici dans un exercice de communication. De nos jours, tout est dans l’image et dans la qualité de l’image que l’on projette lorsqu’on livre un message, qu’on le veuille ou non. On dit que l’habit ne fait pas le moine, mais en communication l’habit, c’est le moine! Si les deux tiers de l’habit d’un orateur sont dissimulés par le lutrin, on peut donc dire que le lutrin, c’est le deux tiers du moine! Il est donc très important que celui-ci confère une image appropriée.

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Nommez-moi des objets design qui inspirent le créateur en vous ?

La chaise Barcelona de Mies van der Rohe, Ball chair de Eero Aarnio, les bols de John Pawson, les montres de Braun. La plupart du design scandinave. La collection Hemisphere de Richard Frinier pour Dedon.

Lors des conférences de presse et des débats d'une campagne présidentielle, est-ce une déformation professionnelle d’analyser les lutrins ?

Eh oui! Et c’est parfois épuisant! Mais très intéressant tout de même. Et avec la campagne américaine, on en a vraiment pour tous les goûts! Vous remarquerez d’autre part, durant les bulletins de nouvelles que, campagne ou pas, on voit finalement beaucoup de chefs d’état, beaucoup de points de presse et qu’il y a, à chaque fois, un ou deux lutrins dans chaque reportage. Bon, il n’y a pas que ça. On voit beaucoup de montres et de cravates aussi. Peut-être que nous devrions dessiner des montres et des cravates!

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Analysons un peu le lutrin de l'un des débats Clinton-Trump. Qu’en pensez-vous ?

Au niveau des proportions générales, je crois que l’ensemble est bien. À cet égard, j’aurais l’impression qu’ils ont copié un de nos modèles! Mais sérieusement, vue de face, j’aime bien la largeur de la partie centrale. Cela n’isole pas complètement l’orateur derrière un meuble. La hauteur est bonne aussi et mets bien en valeur Mme Clinton, qui est de petite taille, et tout à la fois M. Trump qui est beaucoup plus grand (ils ont vraiment dû copier nos lutrins!). Je n’aime pas particulièrement qu’il y ait une bordure qui cache les feuilles et les mains. Le meuble est noir, ce qui est sobre et discret. C’est une couleur que les techniciens de télévision aiment beaucoup. Très facile à filmer, peu de reflets. La bande verticale mauve en façade est absolument affreuse sauf si on porte un complet bleu foncé. Dans l’ensemble, ces lutrins faisaient le travail, sans plus. Ils ne détournaient pas l’attention, sauf pour la couleur mauve qui me semble rétro-éclairée. Je me suis demandé toute la soirée si la couleur allait changer selon l’humeur du candidat!

Quel politicien ou orateur rêvez-vous de voir prononcer un discours mémorable derrière l'une de vos créations ?

Nelson Mandela. Cela aurait été formidable. J’aurais aimé que John F. Kennedy soit derrière un de nos lutrins à Berlin. J’aurais aimé que Martin Luther King rêve derrière un de nos lutrins. Et, question improbable, un lutrin aurait-il pu protéger la mère d’Harry Potter? J’aimerais que nos lutrins soient à l’assemblée générale de l’ONU. Ce haut lieu symbolique de communion des peuples, d’échanges et de partage incarne un idéal qui ne peut laisser personne indifférent.

En terminant, pour ceux qui se poseraient la question, oui, le Président des États-Unis Barack Obama a prononcé un discours avec un de nos lutrins. Justin Trudeau aussi. Guy Laliberté, déjà fait. David Suzuki, check. Donald Trump? Il en a un dans son hôtel de New York.

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EN SAVOIR PLUS SUR LE DESIGNER LOUIS DESROSIERS

Parlez-moi d'un souvenir de jeunesse qui a influencé votre choix de devenir designer.

La revue Rénovation Bricolage! Je crois que j’ai toujours aimé ou désiré être utile, pouvoir améliorer ce qui m’entoure, trouver des solutions aux problèmes. Cette revue présentait régulièrement divers petits projets simples à faire. J’aimais être autonome et faire par moi-même. J’ai donc fait, je devais avoir 12-13 ans, des dévidoirs à papier essuie-tout et d’autres petits bricolages du genre. Je me souviens d’un calendrier universel en bois. Je l’aimais bien car il cassait complètement l’approche du calendrier normal. Sur ce calendrier, l’utilisateur déplaçait lui-même, chaque matin, un petit bloc de bois vis-à-vis la date du jour. Il y en avait un autre pour le mois. J’aimais bien l’idée de ce rituel quotidien. Un bonjour à la vie pour lancer la journée. Parallèlement, l’Exposition Universelle de Montréal en 1967 me fascinait. Les pavillons, les expositions de chaque pays, l’architecture et le design de cette période, cette réunion de tous les peuples sous le thème « Terre des Hommes » (on ne pouvait trouver meilleur thème) au cœur d’une décennie d’épanouissement généralisé, tout se conjuguait pour en faire un événement inégalé.

Décrivez-moi un peu votre parcours professionnel.

En cherchant à améliorer le monde qui nous entoure, je me suis naturellement questionné sur le monde lui-même. Comment est-ce fait, comment le monde fonctionne-t-il? Curieux de tout, j’ai donc fait d’abord des études en sciences et que j’ai commencé l’université en astrophysique! Ça, c’est de la science fondamentale! Comment fonctionne l’univers, rien de moins! Je rêvais de comprendre et de le communiquer. C’était fascinant, mais j’avais besoin d’être plus concret. J’ai opté pour le design industriel à l’Université de Montréal. J’ai ajouté avec le temps des études de maîtrise et de 2e cycle. Heureusement, le détour par la physique fondamentale m’a donné une « déformation scientifique » qui m’aide à rechercher l’essentiel. J’ai fait du design d’exposition pendant plusieurs années dans un grand bureau de design de Montréal où divers projets m’ont amené en Europe et au Proche-Orient avant de travailler à Ottawa à la Commission de la capitale nationale à titre de designer senior sur divers enjeux liés à l’image et au rayonnement de la capitale. Puis j’ai lancé ma propre agence, avec d’autres projets au Canada, en Europe et aux États-Unis. En parallèle, j’ai fondé une entreprise de production en 2011. L’entreprenariat m’a toujours attiré.

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