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MTL Women in Music : deux ans d’appui aux femmes

Caroline Bertrand

19 mars 2019

De gauche à droite : Nantali Indongo, Foxtrott, Malika Tirolien, Ouri et Nina Segalowitz lors de la table ronde de l’événement « Beyond Binary – Bien plus que binaire », que MTL Women in Music a organisé de concert avec FACTOR Canada et Lotus Collective. © Caroline Bertrand

Le 8 mars, date de la Journée internationale des droits des femmes, l’organisme sans but lucratif MTL Women in Music a célébré son deuxième anniversaire, jour pour jour après son premier brunch mensuel en 2017.

Cofondée par Sara Dendane et Kyria Kilakos – qui est également cofondatrice de la maison de disques Indica Records –, la branche montréalaise de Women in Music Canada œuvre à favoriser l’égalité des genres au sein de l’industrie musicale en soutenant la gent féminine par l’entremise notamment d’événements de réseautage, dont un brunch dominical mensuel.  

Nous avons joint Émilie Gagné, directrice des communications – « autoproclamée, lance-t-elle en riant, tout ça, c’est bien organique » – de l’organisation, à la salle de spectacle Le Ministère, à l'occasion de l’événement Beyond Binary – Bien plus que binaire, que MTL Women in Music a organisé de concert avec FACTOR Canada et Lotus Collective.

L’animatrice de l'émission de radio The Bridge à CBC, Nantali Indongo, y a piloté une table ronde réunissant les artistes Foxtrott, Ouri, Malika Tirolien et Nina Segalowitz.

Une telle soirée combinant discussion et jam, c’est le genre d’activités que propose MTL Women in Music, soit des occasions pour les femmes — et les hommes — de l’industrie musicale (productrices, techniciennes, musiciennes, artistes, etc.) de discuter et de faire des rencontres pouvant se révéler fructueuses. 

Entretien avec une passionnée résolument optimiste en ce qui concerne les changements de mentalités au sein de l’industrie. 

L’équipe de MTL Women in Music, de gauche à droite : Émilie Gagné, responsable des communications, Geneviève Baril, désigner graphique, et Sara Dendane et Kyria Kilakos, cofondatrices. © Photo fournie par Émilie Gagné

« L’idée était de créer une organisation, un mouvement plus fort qui parlerait de façon positive de ce que l’on peut faire. »

-Émilie Gagné, responsable des communications de MTL Women in Music

Peux-tu me raconter la genèse de MTL Women in Music?

Tout a commencé le 8 mars 2017 avec un brunch aux Entretiens [un café de l’avenue Laurier Est, à Montréal]. On avait déjà rencontré les filles de Women in Music Canada. Leurs valeurs rejoignaient les nôtres. On avait remarqué ce clivage dans l’industrie, les préjugés envers les filles. Kyria, qui est dans le milieu depuis longtemps, a vu les mentalités évoluer, mais a aussi énormément remarqué ce qui n’allait pas, du côté tant des filles derrière la scène que des artistes. Il y avait des préjugés tellement tenaces, tout le temps.

L’idée était de créer une organisation, un mouvement plus fort qui parlerait de façon positive de ce que l’on peut faire. En tant que femmes, oui, mais l’idée n’est pas de dire : « Nous sommes des femmes, nous avons donc bien souffert, regardez-nous maintenant. » Ce qu’on souhaite mettre de l’avant, c’est notre expertise, la valeur qu’on apporte à la culture, à l’industrie. Les brunchs, le réseautage, ça fait en sorte de créer un réseau plus fort entre les gens qui croient en ça. C’est sûr que ce sont principalement des femmes qui viennent, mais les hommes sont tout autant les bienvenus, s’ils croient en la collaboration avec les femmes.

Comme on sait ce qui ne va pas dans le milieu, MTL Women in Music préfère se tourner vers les solutions... 

L’idée, c’est de construire. On le dit depuis le début : « Build from the bottom up. » C’est un peu notre leitmotiv. Il y a des choses épouvantables qui se passent sur terre, des inégalités incroyables. Toutefois, on a décidé de se concentrer sur ce qu’on peut construire. C’est l’idée de base : « On est fortes, on est capables de beaucoup de choses, on a déjà beaucoup de pouvoir. » Il reste juste à le mettre de l’avant et à continuer d’aller plus loin. 

On est très, très heureuses de ce qui s’est passé ces deux dernières années. Les événements marchent, les gens sont au rendez-vous. On aimerait continuer de diversifier nos activités, créer plus d’événements, et à plus grand déploiement. Idéalement, dans un futur proche,  je l’espère, on aimerait pouvoir donner des bourses pour que des femmes puissent s’inscrire dans des programmes de musique, pour aider ces talents-là à aller encore plus loin. C’est ce qu’on vise. On n’est pas tout à fait là maintenant, mais ça s’en vient. 

De gauche à droite : Geneviève Baril, Émilie Gagné, Vincent Lefebvre, Sara Dendane et Kyria Kilakos. © Photo fournie par Émilie Gagné

Peux-tu me parler davantage des événements que vous organisez?

La base, c’est notre brunch mensuel. L’idée, c’est de jaser entre nous en brunchant. La réponse a été tellement bonne que plusieurs organisateurs de festivals nous ont demandé de collaborer avec eux, de nous intégrer à leur programmation. On s’est donc placées rapidement. L’été, on voyage un peu; on s’est rendues à La Noce à Saguenay l’année dernière, par exemple. On a aussi fait le Festival international de jazz de Montréal. Beaucoup d’organismes axés sur les femmes nous ont dit : « On adore la cause, on veut participer. Comment peut-on aider? » De là sont parties d’autres collaborations, d’autres types d’événements, axés plus sur des panels, par exemple, pour aborder des sujets précis. Donc, à partir du brunch une fois par mois, on a tricoté là-dedans et diversifié un peu les activités.

Et, toi, qu’est-ce qui t’a marquée particulièrement dans l’évolution de l’organisme?

La popularité des événements a grandi très vite. Ce qui m’a marquée, c’est à quel point le résultat de ces événements-là et du réseautage est concret. Beaucoup d’artistes cherchaient de la gérance, et un dimanche matin pendant un brunch, des gens ont fait connaissance et de là est née une collaboration. Il est arrivé tellement d’histoires comme ça. Des gens nous ont écrit pour nous dire : « Hé, j’ai un ou une imprésario maintenant! C’est cool, merci, nous avons fait connaissance à un brunch de MTL Women in Music. De savoir qu’en deux ans les événements ont un peu influencé l’industrie, c’est ce qui me frappe le plus. 

C’est beau, ces rencontres chaleureuses qui génèrent des collaborations...

L’un des axes de MTL Women in Music, c’est l’empowerment, qui est très important. Ça passe par le réseautage, par des gens qui ont la même idéologie, le même type de valeurs, la même ouverture. Il faut juste faire en sorte qu’ils se rencontrent. À partir de là, les choses se passent un peu toutes seules. Il y avait vraiment un grand besoin que ce genre d’organisme arrive dans l’industrie il y a deux ans. Ç’a marché tout de suite. 

C’est le fun de voir que, concrètement, les choses s'améliorent... 

J’espère beaucoup que les perceptions de l’industrie vont continuer à changer. Ça suit son chemin, ça fait partie des points qu’on veut améliorer, mais, concrètement, il y a beaucoup plus d’hommes qu’avant qui suivent notre infolettre, notre page Facebook, qui viennent à nos événements. Eux aussi sont prêts à rencontrer une nouvelle artiste, la collaboration se peut de ce côté aussi. C’est juste une question d’avoir les mêmes valeurs. Je suis très contente que les hommes se sentent inclus dans ce projet-là. C’est une belle évolution. 

L’équipe de MTL Women in Music, de gauche à droite : Kyria Kilakos, cofondatrice, Geneviève Baril, désigner graphique, Émilie Gagné, responsable des communications, et Sara Dendane, cofondatrice. © Photo fournie par Émilie Gagné

Plus personnellement, qu’est-ce qui t’a menée à vouloir te joindre à ce groupe?  

Ça fait maintenant cinq ans que je travaille en musique, je travaillais en design avant. Quand je suis arrivée en musique, les différences hommes-femmes et les perceptions sur les femmes dans l’industrie m’ont frappée. J’ai trouvé ça plus marquant qu’en design. Et on parle d’il y a 5 ans, pas 50 ans. J’avais aussi un parcoursassez féministe. Mais, là, ça m’atteignait encore plus, ça touchait directement mon expertise, mon travail. Quand Kyria et Sara ont lancé l’idée lorsqu’elles travaillaient ensemble à Indica Records, elles m’en ont parlé et j’ai dit que j’embarquais n’importe quand. C’était la solution à mon malaise, j’ai décidé de travailler là-dessus moi aussi.

Maintenant que tu vois l’industrie musicale de l’intérieur, que suggérerais-tu aux femmes qui veulent se lancer dans ce domaine?  

De foncer, de ne pas avoir peur de se présenter et d’avoir confiance en leur projet. La principale barrière, c’est que les gens ne savent pas comment s’y prendre, ils ne savent pas trop comment l’industrie fonctionne, et donc parfois de très beaux projets n’ont pas vraiment de début parce que les gens ne savent pas à qui s’adresser. Aller dans des festivals et rencontrer des personnes, ça se fait, et il faut juste savoir un peu comment ça marche, côté gérance d’artistes,maison de disques, programmation. Et il faut avoir l’assurance de poser des questions et de présenter son projet. À partir de là, le chemin se fait souvent naturellement. 

J’ai l’impression de voir un changement de mentalité avec la nouvelle garde musicale, avec les Philippe Brach et autres Émile Bilodeau...

Absolument, et c’est ce qui est beau avec la musique. Certaines des personnes les plus ouvertes d’esprit font partie de l’industrie. Souvent, les prises de conscience vont provenir des artistes, qui auront l’ouverture d’esprit d’accepter les changements et d’en être les porte-parole. Je sens qu’en musique les changements peuvent arriver plus rapidement, grâce au véhicule qui est plus ouvert, rapide et efficace. Les gens sont prêts à changer d’idée, leur propre comportement, leur façon de parler. C’est aussi un milieu en constante mutation, ne serait-ce que par la façon de vendre et de consommer la musique. En crise depuis des années, l’industrie sait s’adapter.