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Omertà : la loi du silence – Entretien avec le réalisateur Pierre Houle

Omertà : la loi du silence – Entretien avec le réalisateur Pierre Houle

Philippe Côté-Giguère

27 novembre 2020

Depuis bientôt deux semaines, des blocs d’épisodes de la toute première saison d’Omertà : la loi du silence sont diffusés en rafale sur ICI ARTV les dimanches à midi. Cette très populaire série dramatique, qui a été présentée pour la première fois en 1996 à la télévision de Radio-Canada, continue de susciter beaucoup d’engouement près de 25 ans plus tard. La qualité du travail effectué par l’équipe de production explique le fait que la série ait connu autant de succès, auprès autant du public que de la critique.

Afin d’en savoir plus sur les coulisses de cette émission devenue culte, nous avons discuté avec le réalisateur des deux premières saisons, Pierre Houle. Ce dernier, qui a aussi agi à titre de conseiller à la scénarisation sur Omertà : la loi du silence, s’est forgé une réputation très enviable dans les milieux télévisuel et cinématographique du Québec en raison de son travail remarquable sur des productions telles que Scoop, Tag, Bunker : le cirque, René : le destin d’un chef et Monica la mitraille.

Voici le compte-rendu de cet entretien.

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Vous avez notamment travaillé sur les deux premières saisons de la série Omertà : la loi du silence en tant que conseiller à la scénarisation et réalisateur. Vous attendiez-vous à ce que cette production remporte un tel succès au point où elle est devenue culte aujourd’hui?

Tu ne t’attends jamais à ça. Si on avait des recettes pour y arriver, ce serait génial, mais ce n’est pas comme ça que ça se passe. (Rires) Non, on était tout simplement très passionnés et on avait vraiment le goût de faire la meilleure série au monde. On a toujours le désir de faire du mieux qu’on peut; après ça, ce n’est plus entre nos mains. On ne peut pas juger du résultat, jamais. Ce serait très présomptueux de notre part de penser qu’on a assez d’intelligence pour deviner ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

C’est sûr qu’on savait qu’on avait un bon texte et une bonne idée, qu’on s’en allait quelque part. On était très enthousiastes, mais ça s’arrête là. Le reste, c’est du travail, énormément de travail.

Pierre Houle

Luc Picard et Michel Côté étaient en vedette dans Omertà : la loi du silence.

Quels sont vos meilleurs souvenirs de cette expérience?

C’est complexe parce que ça a été une aventure très prenante, très difficile aussi, mais surtout très prenante. Je dirais que c’est la complicité qui a existé entre l’auteur Luc Dionne, la productrice Francine Forest et moi. Je pense que c’est un moment magique dans une carrière : quand les gens qui travaillent ensemble se respectent, s’aiment et croient en leurs capacités. Mes meilleurs souvenirs résident dans le développement de la série : l’énergie, les efforts et les émotions qu’on a vécues. Ce ne sont pas des moments précis… C’est qu’en le faisant, ma vie se résumait à ce que je faisais. Tu y prends plaisir, tu pleures, tu ris, tu cries, tu hurles et en même temps, tu te respectes, tu t’encourages. C’est un travail d’équipe comme je n’en ai pas revu très souvent par la suite dans ma carrière. C’est cette synergie qui a fait en sorte que ce tournage demeure assez mémorable.

 

Dans de telles productions impliquant des intrigues dans le monde policier et celui du crime organisé, quelle est la façon de faire afin de s’assurer que le scénario soit suffisamment réaliste? Avez-vous fait appel à des gens du milieu policier?

On a fait une recherche très poussée. Je me souviens d’être allé dans des cafés qui étaient reconnus pour être fréquentés par la mafia avec Luc Dionne. On allait y prendre des cafés et observer comment ça se passait. Rencontrer la Sûreté du Québec, les Rock Machine à l’époque... Même que les textes ont été lus par des motards et des membres de la mafia. Tu ne peux pas aborder des sujets comme ça sans connaître profondément le milieu. On a aussi eu des conseillers. Luc Dionne était très proche de policiers, en particulier de Guy Ouellette, qui nous a beaucoup aidés. On a rencontré les gens, on a été très honnêtes avec ce qu’on faisait. Je me souviens d’avoir rencontré celui qui était responsable des agents doubles sur le terrain, d’avoir rencontré les frères Cazzetta des Rock Machine, d’avoir parlé avec certains membres de la mafia. Ça a été une recherche très exhaustive.

 

Avez-vous eu un retour des gens du crime organisé après que la série ait été diffusée?

Le meilleur retour, c’est qu’on n’en a pas eu. (Rires) On a fait ça dans les règles de l’art, avec beaucoup de respect. Il n’y avait pas de jugement moral, on racontait une histoire. Il n’y avait pas de bons ni de méchants; tout le monde était dans une zone grise. Je pense par exemple à Giuseppe Scarfo, joué par Dino Tavarone, c’est un père de famille, il a des émotions. Je pense aux policiers, pris avec le livre à suivre, les chemins qu’ils prenaient pour contourner la loi. Personne n’était blanc, personne n’était noir, tout le monde avait ses zones d’ombre. Ça rendait tout le monde très humain.

Comme je le disais, cette série a été faite avec beaucoup de respect. Elle était très proche de la réalité de l’époque, mais en même temps, il n’y avait pas de jugement de valeur; que des êtres humains qui se débrouillaient du mieux qu’ils le pouvaient dans le milieu dans lequel ils vivaient. 

Pierre Houle

Dino Tavarone jouait le patron de la mafia montréalaise Giuseppe Scarfo.

Quel est l’ingrédient essentiel d’une bonne série télé?

Peu importe que ce soit de la série, du long métrage, de la pub, du corporatif ou autre, on raconte des histoires, alors il faut que les personnages soient réels. À la base, une bonne série est surtout une série qui met en vedette l’âme humaine. Il faut que les personnages soient à l’avant-plan. C’est sûr qu’on est habitués aux films américains dont les productions disposent de centaines de millions de dollars… Une auto n’attend pas l’autre pour exploser. (Rires)

Dans notre contexte, c’est l’histoire qui prime, et pour qu’elle soit bonne, il faut que les personnages soient intéressants, vrais. Je pense qu’il faut qu’on raconte l’histoire en pensant qu’en fin de compte, il y a des spectateurs qui regardent. On doit les interpeller.

Pierre Houle

 

Il y a de tout de nos jours à la télé, tu prends des séries comme M’entends-tu?, qui pourraient à la rigueur être faites de bien des façons, mais la production a mis l’être humain au premier plan. Dès que tu fais ça, je pense que tu es déjà sur la bonne voie pour raconter une belle histoire.

 

Quel est l’atout principal que doit détenir un réalisateur ou une réalisatrice?

C’est l’observation. La réalisation est un métier inconnu; on ne parle jamais de réalisateurs de séries. Le rôle du réalisateur, c’est de passer de la littérature au cinéma; des mots aux images. Les bons réalisateurs sont ceux qui vont s’emparer de tout ce qui n’est pas écrit, de tout le non-dit, de tout ce que tu ajoutes au scénario par ta compréhension des intentions de l’auteur. Il y a un grand royaume qui t’appartient comme réalisateur. Tu dois trouver la bonne distribution, les bons lieux de tournage, les images, mais tu dois surtout comprendre ce que tu tournes et toujours te poser la question « Que vivent les personnages? », et quand tu le sais, la question suivante, c’est « Comment je le montre? » Dans les scénarios, il y a souvent de la place pour faire un complément d’information. Si, comme réalisateur, tu prends le temps de comprendre ce qu’il faut ajouter aux mots pour que l’histoire se raconte, là, tu fais ton travail. Ce qui est dit est écrit et ce qui n’est pas dit t’appartient.

 

Vous avez travaillé tantôt comme scénariste, tantôt comme réalisateur sur de multiples productions. Qu’est-ce que le fait d’avoir déjà porté ces deux chapeaux vous a permis d’apprendre sur ces deux métiers?

Un ne va pas sans l’autre, c’est un travail d’équipe. D’abord, ça m’a donné un respect immense pour le travail de scénariste. C’est un métier très difficile. Ça m’a appris qu’il faut absolument connaître ce qu’on tourne, l’univers dans lequel on embarque. Il faut être rigoureux et faire de la recherche, mais aussi avoir de l’intuition. Si la communication entre un auteur et un réalisateur est bonne, ce dernier ne trahira pas les intentions, mais aura la possibilité de raconter une histoire à sa manière. Il ne faut jamais oublier qu’un auteur et un réalisateur sont deux individus différents qui n’ont pas le même vécu, la même sensibilité, la même intelligence, les mêmes émotions. C’est un travail d’équipe et en fin de compte, on ne fait pas le film du réalisateur ou celui du scénariste, on fait un film qui est le résultat du travail de tous les gens de création. C’est l’addition de tous les talents qui fait un film.

Ce que j’ai appris, c’est qu’il ne faut pas être possessif de sa création, mais plutôt être dans une collégialité afin que la meilleure idée gagne. On doit être au service du film et non de sa propre personne. Avec le temps, ce que tu comprends, c’est que tout seul, tu n’arrives à rien. Tu es aussi bon que le maillon le plus faible de ton équipe. 

Pierre Houle

 

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans l’écriture? Dans la réalisation?

Dans l’écriture, c’est le travail solitaire qui est très difficile, j’ai l’impression. En Luc Dionne, tu as un maître. Tu as quelqu’un qui raconte des histoires, qui est capable de mettre en bouche des mots, qui est un bourreau de travail et qui n’est pas possessif. Il est prêt à remettre en question son travail en tout temps. En réalisation, ce qui est difficile, c’est d’éteindre tous les feux qui s’allument. Un réalisateur, c’est un chef pompier. Le feu va prendre quelque part et tu ne sais jamais où. Il faut que tu sois capable de te revirer sur un dix cents, d’improviser, de réagir à ce qu’on te donne et à ce qui se passe en ne perdant jamais de vue l’endroit où tu veux te rendre. C’est un travail extrêmement stressant sur le plateau, alors qu’en écriture, c’est un travail où tu as un peu plus de temps pour réfléchir.

 

Et que trouvez-vous le plus satisfaisant dans votre travail?

Chaque fois que tu as une bonne scène et que tu sens que l’équipe autour de toi tripe, c’est génial. Moi, j’avais un pointeur, Michel Girard, et chaque fois que je tournais une scène au cours de laquelle les personnages étaient particulièrement émotifs, je regardais Michel. Quand il avait les yeux pleins d’eau, je savais que je venais de faire une belle scène. C’est de sentir cette espèce d’énergie là où tout le monde travaille dans le même but. Ça apporte une grande satisfaction, sinon c’est super angoissant, réaliser. Tu ne dors plus, tu ne manges plus, tu ne penses qu’à ça, tu n’as plus de vie de famille, tu n’as plus rien. Et donc la satisfaction vient du plaisir à le faire. C’est difficile, mais c’est le plus beau métier au monde. 

 

Pierre Houle, un grand merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions!

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Ne manquez pas les trois derniers épisodes d’Omertà : la loi du silence en rafale, ce dimanche 29 novembre à midi à ICI ARTV.

 

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