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Philippe Falardeau présente son Monsieur Lazhar

Pierre-Anaïs Parent St-Gelais

24 octobre 2011

Après avoir clos la 40e édition du Festival du nouveau cinéma, le film Monsieur Lazhar prend l’affiche dans tout le Québec dès le 28 octobre 2011.

Avec ses nombreux prix remportés au Festival du film de Hambourg, au Festival international du film francophone (FIFF) de Namur, au Festival international du film de Toronto et au Festival de Locarno, je peux voir dans ma boule de cristal que ce film aura une belle et longue carrière en salle et dans le cœur des cinéphiles!

J’ai eu la chance d’assister à une projection spéciale lors d’une soirée au bénéfice de la Cinémathèque québécoise. Après le visionnement, Marie-Thérèse Fortin a dirigé une discussion autour de la pièce qui a inspiré le film et du film lui-même en présence du réalisateur Philippe Falardeau, de l’auteure Évelyne de la Chenelière et du metteur en scène Daniel Brière. Une conversation en toute simplicité, instructive et inspirante. Une porte ouverte sur le processus de création.

Quel extraordinaire exercice que celui de l’adaptation. J’ai réalisé avec ironie que cette rencontre de 45 minutes avait été plus éclairante que mon cours universitaire de 45 heures sur l’adaptation littéraire au cinéma (sans rancune, cher professeur dont j’ai oublié le nom!).

Voici en quelques lignes l’histoire de Monsieur Lazhar.

Après avoir pris connaissance de la mort subite et dramatique d’une enseignante dans une école primaire, un réfugié algérien nommé Bachir Lazhar (interprété par Fellag) frappe à la porte de l’école en question et offre ses services à titre de remplaçant. Il est rapidement embauché et, s’il doit jongler avec le choc des cultures, il se retrouve confronté à une classe troublée. Tranquillement, des liens se créent et, pendant que la classe amorce un processus de guérison, personne à l'école ne soupçonne le passé douloureux de Bachir, qui risque l'expulsion du pays à tout moment.

La pièce est écrite sous forme de monologue. Pourtant, Évelyne de la Chenelière a su manipuler les mots et les phrases, de telle sorte que Bachir, seul sur scène, répond constamment à des personnages « imaginaires » : une directrice, une collègue ou ses élèves. Je n'ai pas vu la pièce sur scène, mais je l'ai lue. À la simple lecture, la présence des autres personnages est palpable.

« Bonjour, madame la directrice. C’est gentil à vous de me recevoir... Merci. (Il s’assoit, la chaise est très loin du bureau.) Non, je ne suis pas le parent d’aucun élève. Je ne suis pas un parent d’élève. Je m’appelle Bachir Lazhar et je viens pour le poste de remplaçant. »
(Bachir Lazhar, Évelyne de la Chenelière, Édition Leméac, p. 16)

Cet extrait est pratiquement littéralement transposé dans le film. Philippe Falardeau a donné vie aux personnages évoqués dans le texte. La directrice est en chair et en os et ses réactions/questions correspondent à celles suggérées par les réponses de Bachir dans la pièce.

Le texte d’Évelyne de la Chenelière n’a pu être transposé entièrement de cette manière. Chaque médium possède ses caractéristiques. La force d’une bonne adaptation est de traduire une évocation théâtrale en dialogue, des mots en images ou donner de l’ampleur à des personnages, comme c’est le cas des jeunes Alice et Simon, qui dans la pièce, même s’ils ont une certaine importance sont très peu présents, alors qu’ils sont centraux dans le film.

Philippe Falardeau explique qu’il a, et je paraphrase, pris différentes idées émises dans un monologue et les a disséminées à plusieurs endroits dans le film. Par exemple, dans la pièce, Bachir affirme précisément (avec des mots!) ses difficultés à s'adapter au système scolaire québécois et à sa culture. Dans le film, le réalisateur a décidé de représenter ces idées par des images : Bachir en train de lire de la littérature québécoise ou en train de lire les objectifs de la réforme scolaire.

Ce travail de transposition subtil et délicat ne se fait pas sans risquer de diluer l'identité du personnage au profit des autres personnages ou encore d'un scénario devenu complexe. Combien d'adaptations de grands classiques de la littérature se sont faites au grand dam des lecteurs, parce que les personnages avaient perdu de leur couleur et de leur profondeur? (je n'évoque même pas ici la toute récente et énième adaptation des Trois Mousquetaires en 3D...) Dans le cas qui nous concerne ici, l'auteure de la pièce a travaillé avec Philippe Falardeau pour garder l'essence du personnage. À titre de « gardienne de l’intégrité de son personnage », elle a été une des premières lectrices et a conseillé Falardeau à chacune des versions du scénario.

Certes, je ne vous ai pas parlé ici de la beauté des images, sobres à la lumière naturelle, de la justesse des acteurs, du commentaire critique social du réalisateur de La moitié gauche du frigo alors qu’il évoque les limites de la réforme scolaire, ou encore du charme de la direction artistique qui m’a permis de retourner en enfance, retrouvant les couloirs de mon école primaire et ses murs colorés par de joyeux bricolages. Je suis convaincue que tous les articles qui paraîtront dans les prochains jours en feront état.

Sans être parfait, le film est définitivement une adaptation réussie. Voilà une occasion de porter attention au travail d'Évelyne de la Chenelière, une de nos grandes auteures, et de revoir les films de Philippe Falardeau : La moitié gauche du frigo, Congorama et C'est pas moi je le jure (une adaptation des romans C'est pas moi, je le jure! et Alice court avec René de Bruno Hébert).

Monsieur Lazhar représente le Canada en vue de la sélection des longs métrages qui figureront dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère aux Oscars. Sera-t-il parmi les cinq finalistes?

Les paris sont ouverts!

http://www.monsieurlazhar.com