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Rencontre littéraire avec Antoine Charbonneau-Demers

Rencontre littéraire avec Antoine Charbonneau-Demers

Thomas Dallaire-Boudreault

7 avril 2020

Originaire de Rouyn-Noranda, au Québec, Antoine Charbonneau-Demers fait partie de la jeune génération d’autrices et d’auteurs qui « pètent le cube », pour reprendre son expression si bien utilisée par le personnage principal de son deuxième roman, Good Boy, paru chez VLB éditeur en 2018. Péter le cube, c’est sortir du cadre. S’offrir de la nouveauté. Sortir de sa zone de confort. Vivre à fond. Exister. Yolo. Et pour ce personnage, qui est bien plus qu’un alter ego fictif, il y a une pression sociale pour qu’on le pète, ce cube. Rencontre. 

 

 


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En quatre ans, Antoine Charbonneau-Demers a fait paraître deux romans, dont le premier, Coco, paru en 2016 chez VLB éditeur, lui a valu le prix Robert-Cliche. Good Boy, son deuxième, paru en 2018 aussi chez VLB éditeur, a connu un succès critique et a été adapté au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. En 2019, il était en lice pour le Prix du récit Radio-Canada. Sa nouvelle La femme à refaire le monde a remporté le Prix du jeune écrivain dévoilé au Salon du livre de Paris en 2019.

 

Ce sont de grosses années pour le jeune auteur de 25 ans. Pourtant, un grand complexe de l’imposteur l’habite. Il ne se considère pas comme un littéraire : « Je suis une personne qui écrit. Je ne suis pas nécessairement un littéraire. Je n’ai rien contre, mais je les envie vraiment beaucoup! Je les jalouse », admet-il. Les jalouser? Pourquoi un jeune auteur aussi prometteur jalouserait-il ses collègues? « On dirait que j’aimerais ça, avoir tout ce bagage et les outils pour pouvoir interpréter et intellectualiser ce que j’ai envie de dire. Des fois aussi, ce que ça fait, c’est que j’enfonce des portes ouvertes. Des fois, j’ai l’impression d’avoir fait de grandes découvertes, mais je me rends compte que les intellectuels se posent cette question-là depuis des années » L’auteur l’avoue : il aime être extrême dans ses réflexions, et dans ses déclarations :

 

« Quand j’écris aussi. Je dis toujours des trucs qui sont gros, mais j’aime ça être extrême. Je trouve que, des fois, il y a trop de nuances dans ce que je lis. J’aime être moins nuancé. »

- Antoine Charbonneau-Demers


 

Une personne qui écrit, pas un littéraire
 

Quand on lui demande quelle place occupaient les livres dans sa jeunesse, il raconte que l’objet même était partout dans la maison. Fils de deux profs, il a appris très jeune à chérir cet objet. Il raconte même qu’il s’agissait d’un des seuls privilèges auquel il avait droit en tout temps : lire. Peut-être en réaction à cela, il s’est totalement désintéressé de la littérature à l’adolescence. Il ne se souvient même pas d’avoir terminé un livre à cette époque : « Quand je commençais un livre, je ne le finissais pas, parce que je ne trouvais pas ce que je voulais. Je ne trouvais pas ce que je cherchais dans les livres. » Une rébellion? Pas nécessairement. Juste l’adolescence? « Probablement », déclare-t-il en riant.
 

C’est pendant ses études collégiales que le déclic a eu lieu. À la fin du secondaire – même si, de son propre aveu il n’avait jamais lu un livre de sa vie –, c’était le programme de littérature qui l’attirait puisqu'il offrait un cours de théâtre. Son rêve de l’époque? Devenir acteur : « J’ai décidé de m’inscrire et de me dire : on verra. » Et le déclic littéraire a eu lieu, tellement que ses rêves ont changé. Mais il a mis du temps à l’assumer.

 

Ses années au Conservatoire d’art dramatique lui ont confirmé qu’il n’avait pas pris la bonne direction : « J’ai eu l’impression de me battre un peu, de me dire : « OK, c’est ça mon rêve, c’est ça que je veux faire », et puis finalement, tout me ramenait à la littérature tout le temps. Mais je n’avais jamais osé faire un bac en littérature. J’avais toujours cette impression que je n’avais pas assez lu, que je n’étais pas assez savant, donc c’est pour ça que je retournais toujours vers le théâtre. Finalement, le Conservatoire, je n’ai pas aimé ça. Donc la première chose que j’ai faite en sortant de l’école, ça a été d’écrire. »

 

« Je regrette d’avoir fait le Conservatoire, mais en même temps, je trouve que c’est une
chance de ne pas avoir baigné dans un milieu universitaire. Je suis une personne qui écrit.
Je ne suis pas nécessairement un littéraire. »

- Antoine Charbonneau Demers

 

 

 

 

Assumer l’autofiction, raconter la sexualité
 

L’auteur est clair : il ne veut plus écrire de fiction. Il a même des regrets de l’avoir fait dans le passé. Ses histoires, ses idées, ses inspirations sont principalement tirées de sa propre vie, d’un journal : « Je prends des extraits de journaux que je réécris. Je relis mon journal des deux dernières années. Je lis ça, et je vois le roman dedans que je n'ai pas nécessairement voulu écrire, mais je vois le fil conducteur, je vois ce qui me tourmente, ce qui me fait peur, ce que j’aime. »
 

Désormais, il recherche la vérité absolue dans chacune des phrases qu’il écrit. Il ne veut plus regretter d’avoir ajouté des éléments de fiction dans ses premières œuvres. Il affirme qu’au départ, il hésitait à assumer pleinement cette direction :  « Il y a une sorte de réputation autour de l’autofiction. On est comme tannés des auteurs qui parlent d’eux-mêmes. On dirait que, pour être légitime dans le milieu littéraire, il fallait que j’écrive un roman de fiction. Et là, ça ne me tente plus. »
 

La sexualité est pour lui une source d’inspiration inépuisable. Il la raconte honnêtement, sans filtre. « J’essaie d’écrire du point de vue de quelqu’un qui a une sexualité. Ça revient toujours à la sexualité », admet-il. Encore en 2020, raconter une sexualité gaie peut être considéré comme un geste militant, un geste encore nécessaire. Est-ce qu’il a ça en tête lorsqu’il la raconte? Pas du tout. Même que, de prime abord, il n’était pas nécessairement au courant de la force du geste : « Il y a ça, qui m’énerve en vieillissant. J’apprends des affaires et on dirait que je ne pourrai plus écrire de façon naïve. »

 

«Je ne l’ai pas écrit dans le but d’entrer dans un mouvement ou quoi ce soit. Je n’ai jamais ça en tête quand j’écris. Ce n’était pas non plus dans l’idée de choquer. Je trouve que, comme lecteurs, quand on est choqués, on arrête un peu d’écouter. »

-Antoine Charbonneau-Demers


 

 

 

Good Boy, Antoine Charbonneau-Demers. VLB, 2018

 

« Péter le cube »
 

Dans Good Boy, le personnage principal ne veut qu’une seule chose : péter le cube. Après qu'il nous ait avoué que ce personnage était bien plus qu’un alter ego, on lui a demandé s’il ressentait une pression sociale pour vivre à fond, sans penser au lendemain : « Oui, c’est une pression que je trouve très forte. Je contribue aussi à cette pression. En même temps, c’est ça qui fait que je crée. C’est ça qui fait que j’écris et que j’ai envie de m’exprimer. Je vis avec ça, il faut que je fasse quelque chose avec cette pression, sinon, ça va me détruire. J’exagère peut-être un peu, mais c’est LE truc avec lequel j’ai l’impression de devoir "dealer" chaque jour. La pression de faire quelque chose d’extraordinaire avec la vie que j’ai. »
 

En vieillissant, avec le succès, le cube grossit. Pour l’auteur, ce n’est jamais assez. Cette motivation, il en a besoin : « Comme là, dans ma tête, je me dis que je suis "juste" un auteur québécois. Ce n’est pas assez. C’est un problème en soi. Ce n’est pas comme un truc qui se soulage une fois que quelque chose arrive. À un moment donné, [à force] d’aller sexuellement au bout de quelque chose, tu sais,
tu te dis : c’est quoi la prochaine étape? »


 



La suggestion littéraire d'Antoine Charbonneau-Demers

I Love Dick - Chris Kraus
Flammarion
2016

 




En avril 2020, Antoine Charbonneau-Demers lance le court roman Daddy qui est exclusivement disponible sur internet




 



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