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Rencontre littéraire avec Antoine Desjardins
Antoine Desjardins, photo : Laurence Grandbois-Bernard
En janvier dernier, l’auteur Antoine Desjardins a fait ses débuts dans le monde littéraire avec fracas en publiant son tout premier livre, Indice des feux. Depuis sa parution, le recueil rassemblant sept fictions dont les intrigues sont tissées autour du thème des répercussions des changements climatiques sur l’existence fait fureur en librairie. Les mots justes et percutants, sans être trop appuyés, d’Antoine Desjardins amènent le lectorat à une réflexion nécessaire sur le comportement humain et à ses conséquences sur son environnement.

Pour en savoir plus sur la vision de l’écriture du jeune auteur et sur ses impressions à la suite de la publication de sa première œuvre, nous avons eu le privilège de discuter avec lui récemment.

Voici le compte-rendu de cet entretien.
 

Ton premier livre, Indice des feux, traite de la détresse liée aux effets des changements climatiques à travers sept fictions. Qu’est-ce qui t’inspire dans ce thème?

Ce n’est pas tant une inspiration qu’une évidence, dans le sens où c’était vraiment la chose qui me préoccupait le plus et que ça s’est traduit à travers l’écriture. C’est l’objet de beaucoup de réflexions que j’ai présentement sur l’état du monde et sur la façon dont ça nous traverse ou nous transporte. Comment ça transforme notre rapport au monde, notre perception par rapport aux autres. Ce n’est pas un sujet que j’ai choisi parce qu’il était d’actualité; c’est plutôt quelque chose qui m’habitait. L’écriture ne serait pas sortie si ça ne m’avait pas touché autant. Je ne voulais pas écrire un livre pour écrire un livre. C’est un projet qui s’est imposé de lui-même.
 

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans l’écriture de cette première œuvre?

Le défi que je m’étais donné, c’était de ne pas tomber dans les chemins déjà empruntés, c’est-à-dire d’utiliser un ton moralisateur, la culpabilisation des individus… J’ai lu beaucoup de récits post-apocalyptiques; ils ne sont pas inintéressants, mais je trouve qu’il y en a eu suffisamment. Je crois qu’on a bien traité le sujet de la dystopie dans l’avenir à travers toutes sortes d’anticipations. Ça m’intéressait davantage de l’habiter, de le placer dans la réalité qu’on connaît, qui a beau être moins spectaculaire, mais qui peut être définie par l’écriture et prendre tout son sens justement par l’écriture.

Ce qui est intéressant, c’est que la littérature a cette force de pouvoir déployer des choses qu’on pense être anodines et démontrer toute l’ampleur d’une situation. C’est pour ça que mes personnages vivent au Québec des situations pour la plupart banales, mais qui s’ouvrent d’une belle façon et se rejoignent puisqu’elles ont toutes été créées par un même problème, sans que ce soit spectacularisé. C’est le défi de l’écriture : tout ça est bien beau quand j’en parle, mais c’est extrêmement dur de garder cet équilibre, de laisser la place aux lectrices et lecteurs sans jamais faire de jugement, sans trop insister ou faire la morale. Il faut que les gens puissent ressentir cette émotion qui est souvent très proche de ce qu’ils connaissent.

On me dit souvent, depuis que le livre est paru, que les gens se reconnaissent dans les situations, ce qui n’arrive pas quand on tombe dans des récits plus spectaculaires, puisque c’est plus difficile de s’identifier à des histoires de ce genre. J’avais envie de travailler ce thème à travers un angle plus intime, plus humain, plus doux, avec sensibilité, sans embellir le portrait ou le déformer négativement. Cet équilibre, je l’ai trouvé à travers l’écriture et le travail d’édition, avec le temps qu’on laisse passer. J’avais envie que ce soit très humain comme livre. Que même si on parle d’environnement, ce soit aussi une question d’humanité.
 

Qu’est-ce qui a été le plus satisfaisant?

C’est si simple et si compliqué de trouver une réponse à cette question parce que comme je le disais, je n’ai pas nécessairement écrit ça pour le plaisir. Ce qui me rend le plus heureux depuis que c’est sorti, c’est de constater que quand on prend des expériences individuelles, mais en même temps qu’on les tend vers l’universel ou du moins vers quelque chose qui peut être partagé, ça réussit à toucher les gens. Ça me donne un plaisir immense, parce que l’écriture est faite pour être donnée et partagée; c’est une façon de rejoindre les autres. Je n’avais pas envie que ce soit un livre à propos de moi. J’avais envie que ça crée des ponts entre les gens, et j’ai l’impression que ça fonctionne. Ça me rend très heureux; ça veut dire que le courant a passé et que mon travail a servi à quelque chose.
 

Quand tu penses à ton premier livre, quel sentiment t’habite?

Je ne sais pas si c’est le fait de l’avoir publié pendant la pandémie qui rend l’expérience encore plus absurde, mais pendant longtemps, je ne pensais pas que j’allais arriver à le terminer ni à le publier. Simplement de le publier, c’était déjà surréel, mais en plus, le fait de le publier à La peuplade, de ne pas avoir de lancement et de vivre ça seul, sur mon téléphone, c’était extrêmement étrange. Je suis vraiment heureux et fier d’être allé jusqu’au bout.

Ça faisait cinq ans, au moment de la publication, que j’avais choisi de me lancer dans l’écriture. C’est sûr qu’il y a une certaine fierté, un soulagement de voir que le projet a vu le jour et qu’il a réussi à toucher sa cible, étant donné que pendant vraiment longtemps, je ne pensais pas le finir. C’est un grand soulagement, une fierté. J’ai aussi le sentiment que ça arrive à quelqu’un d’autre et pas à moi, comme si c’était irréel. C’est un mélange de bien des choses. Le mot anglais « overwhelming » serait le bon choix pour décrire ce que je ressens. En français, on n’a pas vraiment de mot équivalent, mais je dirais que c’est une espèce de trop-plein de beaucoup d’émotions fortes et contradictoires.
 

Indice des feux, La Peuplade
 

Qu’est-ce qui t’a mené à l’écriture? Est-ce que ça a toujours été en toi?

Quand j’étais jeune, j’écrivais très peu. Comme tout le monde, je devais le faire à l’école quand on avait une composition à rédiger dans les cours de français. Je passais tout mon temps à jouer dehors. Il y a une histoire en particulier dans le livre qui appartient davantage à mon univers parce que quand j’étais jeune, j’allais jouer dans le bois. Mais la plupart des histoires ne m’appartiennent pas; c’est un recueil d’expériences qui sont plutôt loin de moi.

Je n’ai pas écrit une seule ligne en lien avec mon expérience personnelle avant l’âge de 24 ou 25 ans. L’écriture était dans ma tête, au sens où je me disais qu’un jour, j’aurais le goût d’écrire un livre, mais je voyais ça comme un objectif à long terme. Quand j’écrivais à l’école, mes profs me disaient que j’avais du talent, que je devrais le faire de façon assidue, mais je me disais que ce n’était pas pour moi, que je n’étais pas capable de le faire. L’écriture s’est présentée à la mi-vingtaine à un moment où on dirait que j’étais en train de manquer d’air dans ma propre vie. J’étais vraiment arrivé au bout d’un modèle où il fallait que je brasse la cage; ça n’allait pas du tout. Je ne me sentais pas bien, je trouvais que tout était absurde et pénible. Je pense qu’à un certain moment, j’ai pris un carnet et je me suis mis à écrire des trucs – qui sont très mauvais, soit dit en passant.

Tout ça pour dire que l’écriture est arrivée comme un besoin d’air. C’est comme si j’avais été en dessous de l’eau pendant vraiment longtemps, puis qu’à un certain moment, je me suis rendu compte que j’étais au fond et que je devais reprendre mon souffle. Je suis urgemment remonté à la surface pour essayer de retrouver quelque chose, et l’écriture est arrivée. Au début, j’explorais beaucoup sans trop savoir où j’allais. Les textes n’étaient pas vraiment très personnels, ne touchaient pas vraiment à ce dont je voulais parler, mais on dirait que c’était juste une façon de me retrouver, de chercher qui j’étais. C’est dans cette vie que je trouve fortement absurde que l’écriture s’est présentée comme une façon pour moi de démêler tout ça. Ce n’était vraiment pas clair.

Il s’est avéré que j’ai trouvé ça le fun, mais ça m’a apporté quelque chose aussi. J’avais vraiment l’impression de trouver un sens aux choses, à la vie, avant que l’idée du livre apparaisse. C’est à ce moment-là que l’écriture est arrivée, vraiment tard dans ma vie. Probablement qu’elle aurait été là si je l’avais appelée plus tôt. On dirait qu’il a fallu que je me rende très loin, jusqu’à un moment où ça n’allait vraiment pas bien, pour sentir que je n’avais plus vraiment le choix, qu’il fallait que ça sorte.
 

Que souhaites-tu réaliser avec tes œuvres?

Je pense que c’est le partage qui est vraiment important pour moi. Tous les écrivains et écrivaines que j’aime, quand ils et elles parlent de leur écriture, c’est dans l’ordre du don. C’est généreux. Pour moi, quand on écrit un livre, c’est vrai qu’il faut l’écrire pour soi – parce que la force et la profondeur viennent de quelque part d’intime –, mais il est important de donner aussi. Il faut se demander si on l’écrit seulement pour soi ou si ça peut servir à quelqu’un d’autre. On a tellement peu de temps aujourd’hui à accorder à la lecture; c’est pour ça que les livres que j’aime portent une sensibilité qui sert à rejoindre, à toucher quelqu’un, à lui parler, à lui faire voir le monde autrement.

Je pense que ça transparaît dans Indice des feux. Mais j’ai aussi le goût d’écrire des livres qui génèrent des réflexions, qui font qu’on se demande si on vit notre vie ou si on suit le chemin tracé devant nous parce qu’on n’a pas le temps de faire autrement et qu’il faut payer les factures à la fin du mois – ce qui est normal, tout le monde est un peu pris là-dedans. Des livres qui ouvrent les yeux, qui ouvrent le cœur, la sensibilité à l’endroit où on vit en ce moment. Des œuvres qui nous connectent à la réalité qu’on habite et, par moments, qu’on n’habite pas parce qu’on n’a pas le temps ou que c’est trop difficile.

On sait toutes sortes de choses aujourd’hui, mais on les sait sans vraiment prendre conscience de toute l’ampleur de ce que ça peut signifier – je pense aux questions environnementales et écologiques, par exemple. C’est assez frappant. On sait tout ça, mais est-ce qu’on s’assoit pour se demander ce que ça implique, ce que ça veut vraiment dire? C’est ce genre de livre là, qui charrie de la matière, qui n’est pas fait pour choquer ou pour déranger, mais simplement pour toucher, pour réfléchir ensemble, qui me plaît. Trouver un équilibre entre vraiment vouloir transmettre quelque chose sans que ce soit plaqué, sans que ce soit un message formel. Que ce soit plus une charge d’énergie, de sensibilité qui fait pleurer, sourire, grincer des dents, mais que ce ne soit pas ça l’objectif. Que l’émotion qui est reçue soit le point de départ d’une réflexion.

Le but, c’est vraiment le résultat de cette expérience qui est faite durant la lecture, c’est-à-dire une rencontre entre des personnages que j’essaie de rendre plus humains, malgré leurs défauts et contradictions. Que ça vienne entrer en dialogue avec les lectrices et les lecteurs afin de donner lieu à une sorte d’échange, conscient ou non, qui bouscule et fait avancer. Je ne veux pas écrire des livres pour faire plaisir ou pour décorer les tablettes, ce n’est vraiment pas ça. C’est pour cette raison-là que mon livre a pris beaucoup de temps à écrire. J’avais mon objectif en tête et il était assez compliqué à réaliser! (Rires.)
 

Quel livre, quel auteur ou quelle autrice t’a le plus marqué?

C’est tellement difficile de répondre à cette question-là. En premier, avant de répondre, je veux juste dire que toutes les lectures qu’on fait au cours d’une vie, on les porte, que ce soit en négatif ou en positif. Les premiers livres qu’on a lus à l’adolescence, comme les Harry Potter qui nous ont fait triper, font partie de ce bagage.

J’ai beaucoup aimé L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafón. Je pense que cette lecture a probablement mené à ma transition de la littérature jeunesse à la littérature adulte sans vraiment le savoir. Raymond Carver a été une autre grande influence pour moi. Certaines personnes disent que ce n’est pas lui qui a tout écrit, que son éditeur de l’époque a joué un rôle prépondérant dans l’écriture de ses œuvres, mais que ce soit Raymond Carver ou Raymond Carver et son éditeur, les nouvelles qui sont sorties de ça sont absolument incroyables.

Ces dernières années, j’ai lu beaucoup de poésie, que j’apprécie pour la brièveté, le côté instantané; en peu de mots, on vient créer un choc très fort. La poésie pour moi a cette force d’instantanéité et d’évocation, cette façon de déconstruire le langage… Je pense que ça paraît que j’ai lu beaucoup de poésie au cours des dernières années. Je ne sais même pas par où commencer tellement il y a beaucoup de poètes qui m’ont influencé au cours des dernières années, comme Rose Eliceiry, Maude Veilleux et Frédéric Dumont de L’écrou.
 

As-tu des projets littéraires en tête pour la suite?

Oui, mais en ce moment, ça n’a pas tellement de forme. Le livre, on l’a terminé l’automne passé et ça a été énormément de temps et de travail. Puisque tu l’as lu, tu le sais : c’est sept nouvelles assez volumineuses. C’est comme si j’avais écrit plusieurs livres et que je les avais rassemblés en un seul. Il y en a qui sont presque des courts romans en eux-mêmes. Juste clore ce projet-là, ça a été très prenant.

En ce moment, c’est comme s’il fallait que je laisse retomber les choses. C’est ce que je disais à une amie récemment : j’ai l’impression que j’ai besoin d’être en jachère. C’est comme si j’avais donné tout ce que j’avais en moi à un moment X, que j’avais fait la récolte et que pendant un bout, il était important que je ne parle pas trop, que je n’écrive pas trop. Que je doive laisser entrer le monde extérieur dans ma tête, consommer de l’art, voir des films, jaser, aller dehors, ne penser à rien, regarder des documentaires et voir ce qui peut sortir de ça.

Je pense que l’écrivaine Élise Turcotte faisait une image comme ça dans un essai : c’est comme ouvrir les portes de ta maison et de laisser entrer le vent et les oiseaux. À un certain moment, tu sais que tu as accumulé assez de matière, tu fermes les portes et tu écris. Je trouvais ça tellement beau comme image. Je ne peux pas la citer de mémoire, ce n’est vraiment pas ma force dans la vie, mais je sais que c’est une image que j’avais trouvée vraiment belle. Je crois être dans cette partie-là où je pense déjà au prochain livre, mais pas dans une façon qui est très structurée. Je ne peux pas dire quel en sera le sujet. Je suis juste en train de rouvrir mes fenêtres, d’accumuler de la matière, et ensuite, on va voir comment tout ça s’articule et se place. Mais je ne vois pas comment la question environnementale et écologique pourrait disparaître, au sens où comme j’ai dit, ce n’est pas nécessairement quelque chose que je choisis.

Quand je regarde le monde, que je me promène dans la rue, que je regarde les nouvelles, que je lis des livres, on dirait que tout passe à travers le prisme de cette question-là. Je pense donc que ça va continuer à transparaître dans ce qui s’en vient, même si je ne sais pas quelle forme va prendre le livre. Ce que je sais, c’est que ça va prendre du temps. Je veux écrire lentement, des livres qui valent la peine d’être écrits. C’est travaillé, mûri, retravaillé, réécrit, laissé dans un fond de tiroir, coupé. Je pense que c’est ce qui fait que mon premier livre fonctionne bien, que c’est parce que je l’ai tué vingt fois.

Je l’ai mis dans un tiroir vraiment souvent en me disant que je ne voulais plus le voir, que ça ne se pouvait pas que ce soit la meilleure version. Je le ressortais, je changeais tout : la narration, le point de vue. Je retravaillais tout pour arriver à quelque chose de super simple, que je recherchais, mais qui était en dessous d’une pile de textes fantômes. C’est ce que j’aimerais refaire avec le prochain. C’est la raison pour laquelle ça va probablement prendre du temps. Je suis un écrivain lent. Écrire, c’est écrire. Tout le monde dit ça, mais c’est la vérité.
 

Antoine Desjardins, merci beaucoup!


Le recueil de nouvelles Indice des feux est en vente dans un grand nombre de librairies du Québec ainsi que sur le site des Libraires.

Pour écouter Antoine Desjardins lire un extrait d’Indice des feux, nous vous invitons à écouter cet extrait de l’émission Plus on est de fous, plus on lit.

À bientôt pour un autre billet de la série « Rencontre littéraire »!