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Rencontre littéraire avec Marie-Ève Thuot
Marie-Ève Thuot, crédit photo: Isabelle Lafontaine
Quand La trajectoire des confettis a été publié, au printemps de 2019, la réponse de la critique et du public a été très positive. Son autrice, Marie-Ève Thuot, a d’ailleurs été récompensée pour son œuvre; elle a reçu le Prix des libraires du Québec dans la catégorie roman-nouvelles-récit québécois. Ce succès est d’autant plus impressionnant que ce livre est le premier de la jeune écrivaine.
 
Récemment, nous avons eu le privilège de discuter avec Marie-Ève Thuot pour en apprendre davantage sur son rapport à l’écriture, ses projets et les thèmes qui lui sont chers.
 
Voici le compte-rendu de cet entretien.
 
Qu’est-ce qui vous a menée à l’écriture?
 
Quand j’étais enfant, j’écrivais, comme bien des jeunes le font, et puis j’ai arrêté. À l’université, j’ai étudié la composition quelques années. Après mes études en musique, j’ai ressenti l’envie d’écrire, d’explorer une autre forme d’art. J’avais souvent des idées qui me venaient en tête pour des histoires, des personnages, des choses que je voulais mettre en forme. Ça s’est fait de façon assez spontanée, je dirais.
 
Pourquoi écrire?
 
(Rires) C’est une grande question. J’ai l’impression que je pourrais y réfléchir longtemps pour donner une réponse intelligente. Je dirais que l’écriture, c’est de l’ordre de l’inspiration, du jeu. Souvent, je vais avoir des idées en tête, des sujets qui m’intéressent, des réflexions que j’ai eues, des choses que j’ai vues ou entendues. Je lis beaucoup, je vois énormément de films; ça me donne des idées. Quand j’écris, on dirait que c’est le moment où j’essaie de donner une forme personnelle cohérente à tout ça, une façon de mettre en forme un paquet d’idées, de réflexions ou d’inspirations qui me sont passées par la tête un certain temps.
 
Que souhaitez-vous réaliser avec vos œuvres?
 
Quand j’écris, j’essaie de faire des romans qui posent des questions, qui font réfléchir, qui vont aller explorer des thèmes qui ne sont pas toujours évidents. Dans La trajectoire des confettis, j’ai exploré quand même des préjugés, des idées reçues, des tabous. C’est quelque chose que j’aime bien faire : explorer des limites, des situations inusitées ou improbables en mettant en scène des personnages. J’aime bien qu’il y ait des réflexions aussi et j’essaie d’avoir une certaine exploration formelle.
 
La trajectoire des confettis, c’est un roman qui est assez déconstruit, polyphonique, choral. J’aime beaucoup jouer sur la structure. Je ne peux pas savoir dans 20 ans, mais pour l’instant, c’est ce que j’aime faire. En même temps, c’est important pour moi d’avoir une écriture qui est fluide pour la lecture, qui est accessible. Il y a des gens qui m’ont dit que mon roman avait été un page-turner et qu’ils avaient été happés par la lecture, qu’ils l’avaient dévoré en quelques jours même si c’était un gros livre. Ça, c’est un des plus beaux compliments que je peux recevoir. Je crois que l’idéal est de trouver un équilibre entre explorer des thèmes peut-être plus risqués, aller jouer sur des préjugés et des tabous, avoir une structure complexe, mais en même temps, pouvoir avoir des lecteurs qui trouvent que c’est fluide, captivant.
 
Quel sentiment vous habite lorsque vous pensez à votre roman?
 
Pour moi, c’est quand même gros. Je n’avais rien publié auparavant, même pas une petite nouvelle ou un texte d’opinion. D’un coup, j’ai écrit un roman qui a eu un bon succès et qui s’est bien vendu, donc c’est sûr que ça a été quelque chose de déterminant dans ma vie. Il est sorti en France, j’ai fait une tournée promotionnelle l’automne dernier. Ça a changé beaucoup de choses et puis ça m’a vraiment donné confiance pour continuer l’écriture, évidemment. Je travaille à l’écriture de mon deuxième roman et j’ai très hâte de le publier.
 
Qu’est-ce qui vous a attirée vers les thèmes abordés dans le livre (tabous, idées reçues, préjugés)?
 
Je pense qu’on a tous nos obsessions. Dans mon cas, elles ne changent pas nécessairement aussi vite qu’en 2-3 ans. Dans mon prochain roman, il va y avoir des thèmes que j’ai déjà explorés qui vont revenir sous d’autres formes, personnages et intrigues. Il y a de nouveaux thèmes aussi qui viennent se greffer à ça. Je pense qu’on va quand même reconnaître mon univers.
 
Quelle est la plus grande fierté que vous tirez de l’écriture?
 
Sur Internet, à notre époque, c’est facile d’avoir les opinions des lecteurs. Je dirais que depuis deux ans, j’ai reçu beaucoup de messages par les médias sociaux de lecteurs qui me disaient qu’ils avaient vraiment aimé le roman, que ça les avait fait réfléchir. Je me souviens d’une lectrice qui m’avait dit qu’elle voulait écrire depuis des années et que si elle écrivait, elle aimerait que ça ressemble à ce que j’ai fait avec mon livre. J’ai vu des commentaires négatifs aussi, de gens qui n’avaient pas aimé; [...] ça semblait les avoir choqués, ou la structure les avait dérangés. [Il y a aussi] une femme qui a fait une vidéo sur YouTube [dans laquelle elle] disait que le personnage de Charlie l’avait bouleversée, que ça lui avait fait remettre beaucoup de choses en question. Ce n’était pas tellement développé, mais je voyais que ça semblait avoir un lien avec la sexualité féminine et le fait que certains préjugés existent encore dans notre société envers des femmes ayant une sexualité plus assumée. Quand je vois ce genre de commentaires, je trouve ça très valorisant.
 
Comment avez-vous réagi après avoir remporté le Prix des libraires?
 
C’était une grande surprise. La compétition était forte, comme c’est souvent le cas pour ce prix. J’étais très heureuse, comme c’est une mention qui est décernée par des gens qui lisent beaucoup, qui connaissent bien tout ce qui se publie. Je ne sais pas combien de libraires votent pour le prix, mais c’est un assez grand jury.
 
Est-ce que cela vous met une pression sur les épaules pour votre deuxième roman?
 
Pour l’instant, je ne la sens pas, cette pression. Je travaille sur un deuxième livre, et j’ai beaucoup d’idées pour ce roman-là. Pour moi, écrire, c’est de l’ordre du jeu. Quand j’écris, je suis souvent euphorique. Je suis très enthousiaste quand ça prend forme : les personnages, les intrigues, les idées. Pour moi, il y a un côté un peu jubilatoire, si on veut.
 
Quand je pense à la réception du deuxième, je n’arrive pas vraiment à ressentir la pression parce que je crois que je suis trop dans le processus créatif, de construction et de réflexion autour de ce texte-là. En ce moment, c’est un texte qui m’emballe et j’ai confiance. Je ne sais pas comment ça va être reçu, mais moi, je suis satisfaite de ce que j’ai écrit jusqu’à maintenant. J’ai l’impression que la pression, je vais peut-être plus la sentir quand le livre va partir pour l’imprimerie ou sera publié parce que ça va tomber dans un autre niveau de réalité qui, pour l’instant, est plutôt abstrait.
 
Quel livre (ou auteur ou autrice) vous a le plus marquée?
 
Il y en a plusieurs, c’est sûr. Je dirais que l’œuvre de Milan Kundera, autant ses romans que ses essais, m’a donné envie d’écrire et m’a montré, à l’époque où je l’ai lue, qu’on pouvait faire des romans avec une structure différente, avec un jeu sur l’architecture du roman qui pouvait aller très loin, qu’on pouvait mélanger les genres, passer de la fiction à des passages plus essayistiques. Parler au « je », mettre tout ça en forme... Ça, c’est quelque chose qui m’avait beaucoup inspirée quand je le lisais. À l’époque, je n’avais pas nécessairement l’intention d’écrire. Ça a eu une influence parce que pour moi, c’était une façon de faire des romans qui m’interpellait beaucoup.
 
Sinon, le roman qui a fait que le projet d’écriture est devenu plus concret dans ma tête, c’est Les derniers jours de Smokey Nelson, de Catherine Mavrikakis. C’est un roman choral que j’ai lu à sa sortie. Je pense que j’écrivais peut-être un peu avant de le lire, mais sans réelle conviction. Ce livre-là m’a vraiment plu et j’avais une grande admiration pour la forme chorale. J’aimais beaucoup la structure, comment [l’autrice] a composé son roman avec différentes voix. Et Catherine Mavrikakis, avec qui j’ai fait ma thèse de doctorat en littérature, est quelqu’un dont j’admire les œuvres en général, mais ce roman en particulier a créé un déclic dans mon esprit.
 
Quelques mois avant d’amorcer l’écriture de La trajectoire des confettis, j’ai lu trois romans choraux qui m’ont donné l’envie d’explorer cette forme: Station Eleven, d’Emily St. John Mandel, Venon Subutex, de Virginie Despentes, et Purge, de Sofi Oksanen. À ce moment-là, je ne savais pas que j’allais écrire La trajectoire des confettis, et puis le hasard a mis entre mes mains ces trois œuvres-là, qui sont des œuvres chorales écrites par des femmes qui ont plus ou moins mon âge. Je ne sais pas si ça a un lien, mais disons que ce sont des œuvres influentes. Quand je me suis mise à écrire mon roman, je savais que je voulais qu’il ait une forme chorale.
 
Marie-Ève Thuot, merci beaucoup!
 
Le roman La trajectoire des confettis est en vente dans les bonnes librairies partout au Québec ainsi que sur le site des Libraires.
 
Pour en savoir plus sur Marie-Ève Thuot et sa première œuvre, nous vous invitons à lire ce billet paru sur le blogue de la section Arts de Radio-Canada.
 
À bientôt pour un autre billet de la série « Rencontre littéraire »!