Rencontre littéraire Pour emporter avec Francine Ruel

Rencontre littéraire Pour emporter avec Francine Ruel
Julien Faugère

3 janvier 2022

Son roman Le promeneur de chèvres vient de paraître chez Libre Expression et on attend une adaptation d’Anna et l’enfant-vieillard sous forme de minisérie cet automne à TVA. Francine Ruel revient sur son expérience d’autrice et de comédienne, et nous livre ses secrets du métier.

 

Vous avez récemment joué la grand-mère de Gabrielle Roy dans Le monde de Gabrielle Roy. Qu’avez-vous découvert à travers cette expérience?

Je suis fan de Gabrielle Roy depuis toujours. C'est un grand modèle d'écriture et de femme. J’ai joué un tout petit rôle dans Bonheur d’occasion, c’était mon premier contact avec son œuvre. Puis j'ai lu et relu plusieurs fois La détresse et l’enchantement parce que j’ai beaucoup de plaisir à lire son œuvre. Et quand on m’a proposé le rôle de Mémère, la grand-mère de Gabrielle dans la série, j’ai accepté tout de suite. J’étais tellement excitée et touchée d’aller tourner au Manitoba. J’ai d'abord lu le scénario et découvert un bijou d’écriture. C’est écrit par Renée Blanchar, et elle est secondée par Nadine Bismuth, qui a une plume magnifique. Au début, mon personnage est très noir, puis il se dévoile petit à petit. Je me suis aussi retrouvée avec une petite-fille exceptionnelle, jouée par Léa-Kim Lafrance-Leroux. On va entendre parler d’elle! Je n'ai jamais vu une enfant si préparée, si à sa place. C’était son premier tournage, et pourtant, c’était comme travailler avec une professionnelle.

Quand on a tourné au Manitoba, j’avais l’impression de faire partie de l’histoire. C'était comme un cadeau de la vie. C’est tout une chance de pouvoir faire ça quand on aime un roman et son autrice!

 

 

Comment le jeu de la comédienne nourrit-il votre travail d’autrice?

Pour moi, l'autrice nourrit la comédienne et la comédienne nourrit l’autrice. Une chose qui est très importante dans les romans, c’est le dialogue.

En étant comédienne, je peux aller chercher la finesse de ça, la véracité des dialogues et des monologues intérieurs.

Je répète souvent à mes élèves que l'auteur, le narrateur, mais aussi chaque personnage, a sa propre voix, son rythme, son vocabulaire et ses silences. Parfois, je lis mes textes à voix haute et je sais tout de suite si c'est juste ou pas. Dans un dialogue, je n’explique rien, car ce n’est pas ça qu’il faut faire. Il faut que l’émotion, les césures, les hésitations soient présentes. Le jeu m’a aussi appris à fouiller un personnage par petits bouts, et non comme si son CV était étalé dès la première page. Il faut dévoiler le personnage progressivement et donner envie d’en savoir davantage. De l’autre côté, être autrice me sert dans mon jeu d’actrice. Ça m’aide à situer une scène par rapport à l’ensemble, à replacer l'importance de ce personnage à un moment précis.

 

Dans votre dernier roman, Le promeneur de chèvres, vous citez Le soleil des Scorta, de Laurent Gaudé. Comment avez-vous découvert cette œuvre et pourquoi l’avez-vous choisie? 

C’est peut-être le titre, ou le fait que l’action se situe en Italie, qui m’a attirée. J’y ai découvert une langue magnifique, des personnages d’une densité tellement forte. Cette saga d’une famille qui a connu des difficultés importantes m’a fait éclater en sanglots, ce qui arrive rarement. Dans ce livre de Laurent Gaudé, il y a une proposition toute simple, d’un personnage nommé Raffaele, qui réunit sa famille autour d’un grand banquet au bord de la mer. Tout le monde boit, mange, fait honneur à ce repas gargantuesque. Puis Raffaele leur dit quelque chose comme : « Nous, dans la vie, on est des gens qui n’ont pas parlé. Mais maintenant, il faudrait que chacun de nous apprenne à nos enfants une chose qu’il connaît : un métier, des connaissances, quelque chose qui va rester dans la famille. » L’idée de me pencher sur la passation des savoirs est restée très longtemps en moi.

Dans Le promeneur de chèvres, j’ai saisi l’occasion, avec mon vieux monsieur d’origine basque qui laisse traîner sur sa table de chevet le roman de Laurent Gaudé.

 

 

Est-ce que le confinement et l’isolement social ont influencé l’écriture de ce roman?

J’ai pris le parti de situer l’action en dehors de la pandémie. J’ai voulu écrire un roman lumineux et me servir de l’engouement des gens pour la terre, l’envie de sortir de la grande ville. Les chiffres des décès m’ont beaucoup bouleversée. Les gens qui meurent seuls, et le fait de nous mettre dans des cases de personnes âgées, j’ai trouvé ça terrible.

En Asie, le concept multigénérationnel est important : les vieux aident les parents et les enfants. Ils servent à quelque chose, ils se sentent utiles, présents.

J'ai donc cherché à créer ce personnage fabuleux de promeneur de chèvres qui répare des objets et se balade avec un makila, un grand bâton de marche basque qui prend plus de 30 ans à fabriquer. 

 

À la manière de Rainer Maria Rilke, quels secrets d’écrivain donneriez-vous à un jeune auteur ou à une jeune autrice?

Le truc, c'est de ne jamais laisser tomber son lectorat. Quand les fins de chapitres sont excitantes, ou intrigantes, on veut continuer la lecture. Quand on écrit pour la télé, la pause publicitaire, c'est comme une fin de chapitre. On veut que le téléspectateur revienne après la pause. Donc on veut l’attirer avec quelque chose de dramatique, de drôle ou d’intrigant. 

 

Et enfin, quels livres québécois nous conseillez-vous de découvrir?

  • La trilogie La bête, de David Goudreault, publiée chez Stanké

  • Jolicœur, de Joëlle Péloquin, publié à Tête première

  • La petite et le vieux, de Marie-Renée Lavoie, publié chez XYZ

  • Le vent en parle encore, de Michel Jean, publié chez Libre Expression

 

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