Rencontre littéraire Pour emporter avec Liz Plank

Rencontre littéraire Pour emporter avec Liz Plank

6 janvier 2022

Après une maîtrise en études féministes, Liz Plank fait le constat que l’on parle très peu de masculinité. Cette journaliste québécoise expatriée aux États-Unis imagine alors une analyse aussi sophistiquée que celles faites sur le féminisme, mais dans une perspective masculine. Elle se demande de quoi aurait l’air le monde si l’on outillait les garçons pour qu’ils deviennent la meilleure version d’eux-mêmes. On lui a posé quelques questions pour essayer de percer ce mystère.

 

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire votre livre Pour l’amour des hommes

J’ai commencé à y réfléchir à la fin de 2015… J’étais en train de manger une soupe ramen avec ma sœur à New York. On choisissait nos nouilles, le bouillon, les légumes, et l’on se disait : « Ce serait super de pouvoir choisir les qualités d’un homme et les défauts que l’on veut éviter. » On pourrait choisir une personne empathique, chaleureuse, qui s’occupe de ses besoins. Toutes ces choses qui aboutissent parfois à l’échec de nos relations avec les hommes. Puis j’ai eu cette idée : écrire un livre pour aider les hommes à améliorer leurs relations avec les femmes. 

Entre-temps, le monde a changé : Donald Trump est arrivé au pouvoir en 2017, et pendant mes recherches et mes nombreuses entrevues, j’ai réalisé que beaucoup d’hommes souffrent et sont victimes du même système qui oppresse les femmes. Donc, ma perspective a, petit à petit, évolué vers plus de compassion envers eux. 
 

Vous faites preuve d’un sens de l’humour sans pareil avec des images fortes comme La Macarena, le « Marie Kondo Your Gender », etc. Où allez-vous chercher tout ça?

Comme autrice et réalisatrice, j’essaie d’insuffler de l’humour [à ce que je fais], car je parle de sujets lourds, mais je souhaite avant tout qu’ils soient accessibles. Je ne veux pas écrire quelque chose que personne ne lit. Certains journaux ou magazines aux États-Unis ont critiqué mon style humoristique ainsi que mes métaphores sur la nourriture, qu’ils jugent comme n’étant « pas assez sophistiqués ». Mais de mon côté, mon but n’est pas de toucher des personnes déjà très éduquées sur ces sujets. Mon but est d’avoir un impact, que cela ait un effet sur notre société et notre culture. Et à ce titre, le message est aussi important que l’enveloppe dans laquelle le message est transmis.

À la suite de la publication de votre livre, avez-vous subi un contrecoup critique de la part d’incels ou d’antiféministes? 

Disons que, même avant, ils ne m’aimaient pas trop! Ce qui m’a surprise en revanche, c’est de constater que les critiques venaient des deux bords. Par exemple, mon blogue féministe préféré, Jezebel, a écrit une critique englobant d’autres livres sur la masculinité et me reprochait de proposer une solution « facile » aux hommes, de les mettre trop en avant. Tout cela parce que je m’intéresse au bien-être des hommes.

J’essaie de ne pas m’attarder sur ces commentaires. Je rêve plutôt que mon livre touche les personnes violentes, qui ont un passé violent ou qui s’orientent vers le mouvement Incel, pour que cela change leur parcours.

Un homme a lu mon livre et il m’a dit : « La moitié du temps, je pleurais et je trouvais ça génial, et l’autre moitié du temps, je voulais te donner un coup de poing dans la face! » Il ne savait pas ce qu’était la masculinité, donc le livre l’a beaucoup confronté. 

Comment dépasser la différence homme-femme, sortir des qualificatifs binaires comme « c’est féminin », « c’est masculin »? Devrait-on effacer le genre?

Personnellement, je suis d’accord avec la position qui consiste à penser que le genre n’existe pas et que l’on peut être qui l’on veut. Mais il y a aussi des gens qui veulent être une femme, un homme, et pour qui l’identité de genre est importante. 

Pour les personnes non binaires, qui se définissent par « they », je ne pense pas qu’elles veulent abolir le genre. C’est une mécompréhension du mouvement non binaire. Le but est plutôt de se donner plus de liberté, de dire : « Tu peux être un homme, une femme ou autre chose. » Le genre est une question très personnelle, qui appartient à la sphère privée tout comme la question sur le mariage gai ou les personnes trans. Le fait que le débat soit sur la place publique est quasiment bizarre à mon sens. 
 

Si le patriarcat est nuisible à tout le monde comme tu l’affirmes dans ton ouvrage, pourquoi les hommes ne cherchent-ils pas tous à changer? Leurs privilèges sont-ils plus forts que les améliorations possibles à la suite d’une évolution féministe de leur condition? 

Le patriarcat est comme tout autre système. Dans le capitalisme, par exemple, certaines personnes acceptent ce système et font tout pour monter les échelons. Pourtant, aux États-Unis, les gens seraient plus heureux de payer plus de taxes et de bénéficier de meilleurs services, de ne pas avoir à s’endetter pour prendre de l’insuline, par exemple. Mais beaucoup de gens ne veulent pas contribuer. 

Bell Hooks, une autrice extraordinaire décédée dernièrement, est ma plus grosse inspiration en matière de féminisme et d’académisme. Elle parle des hommes noirs et affirme que s’il existe de la misogynie dans cette communauté, c’est parce qu’ils ont accès à peu d’ascension sociale. Donc oui, ils participent parfois à la misogynie, car ça leur permet de monter dans les échelons du patriarcat. Au lieu d’être à 10, ils seront à 7, mais est-ce que ça les rend vraiment heureux? 

Souvent, je propose un exercice aux hommes : faire une liste de leurs avantages à être machos et une autre de ce que ça leur coûte. Par exemple, je suis divorcé, je ne vois pas mes enfants, j’éprouve du mal-être au travail. Le coût est souvent plus fort que l’avantage, mais dans notre société, c’est dur de le voir.

Dans tous les cas, le patriarcat ne peut pas survivre sans le capitalisme!

 

As-tu un nouveau projet en cours?

Je travaille sur un documentaire qui traite de la différence physique et mentale aux États-Unis, et notamment des conséquences de ces discriminations dans le monde du travail. Je travaille aussi sur une collection d’essais, mais je n’en suis qu’au début, et cela peut encore beaucoup évoluer!

 

Quel conseil d’écrivaine donnerais-tu à un jeune auteur ou une jeune autrice?

Mon premier conseil serait d’aller à la rencontre de gens qui ont écrit des livres, car ils ont déjà vécu ta situation et, généralement, les gens sont heureux de s’entraider.

Ensuite, il y a toujours un moment où l’on se sent découragé. Si tu atteins ce stade, il faut savoir que c’est normal. Un jour, ma sœur m’a conseillé d’arrêter d’écrire et de revenir au texte quand cela me tenterait. Puis cela a tout débloqué. Pourtant, je ne pensais jamais revenir sur mon projet! Mais en fait, en 48 heures, je suis sortie de mon état d’esprit négatif. Comme le dit Elizabeth Gilbert dans Big Magic: Creative Living Beyond Fear, il faut accepter de prendre une pause et aller voir un film! En plus, si tu écris et que cela ne marche pas, tu risques de supprimer des choses ou de faire d’autres erreurs.

 

Quelles sont les autrices, de la relève ou non, à découvrir?

Sans hésiter, je parlerais de Bell Hooks, décédée dernièrement. Si je n’avais pas lu ses textes, je ne sais pas quelle serait ma conscience féministe aujourd’hui. C’est elle qui a fondé le mouvement féministe intersectionnel. Sans elle, ma vision aurait été incomplète. Son savoir est carrément devenu une partie de moi.