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TramwayCélineBonnier

La réputation de la pièce Un tramway nommé désir n'est plus à faire. Si vous ne l'avez pas déjà vue au théâtre, vous êtes sûrement familier avec l'adaptation cinématographique mettant en vedette Vivien Leigh et le beau Marlon Brando. Cette pièce qui porte dans son titre le mot désir ne fait réellement qu'effleurer le sujet. Les scènes écrites par Tennessee Williams se terminent toujours là où les pulsions charnelles sont trop présentes. Le metteur en scène Serge Denoncourt a eu envie d'aller au bout de ces pulsions et c'est dans une production réussie qu'il démontre que l'écriture de Williams date peut-être de 1947, mais résonne tout de même dans notre réalité, en 2015.

Une oeuvre et son auteur

Né en 1911 au Mississippi, Tennessee Williams a eu une enfance où l'alcoolisme et les problèmes de maladie mentale ont déchiré sa famille. Son père buvait trop et avait un tempérament violent. Sa soeur chérie fut internée à un jeune âge. Lui-même homosexuel à une époque où la religion et les valeurs familiales sont primordiales, Tennessee Williams s'est tout de même intéressé aux personnages marginaux et puisait son inspiration dans sa famille et son vécu. Dans Un tramway nommé désir, bien que le personnage de Blanche Du Bois soit inspiré de sa soeur, cette femme représente aussi ce que l'auteur vivait lui-même. Car c'est connu aujourd'hui, l'auteur avait, tout comme Blanche, une vie sexuelle très active et il consommait beaucoup d'alcool et de cachets.

Williams a présenté à Broadway sa pièce Un tramway nommé désir en 1947. À cette époque, la pression de l'église sur la société était très forte. Au cinéma, le Code Hays interdisait la diffusion de tout film qui pourrait porter atteinte aux valeurs morales. Cette contrainte n'a pas empêché certains créateurs, tels que les réalisateurs Billy Wilder et Alfred Hitchcock, de détourner de façon imaginative cette censure en utilisant des images suggestives pour illustrer leurs propos. Bref, il fallait être prudent avec ce que l'on montrait dans les arts!

Tennessee Williams vivait cette oppression dans sa vie privée comme dans ces oeuvres. Toutefois, à défaut de pouvoir parler ouvertement de sexualité, le désir reste omniprésent dans ces pièces de théâtre, qu'il soit sexuel ou qu'il exprime simplement le désir de ne pas être seul.

Tramway nommé désir

Denoncourt et ses acteurs

À l'Espace Go, Serge Denoncourt a littéralement fait tomber les murs de l'appartement à deux pièces de Stanley Kowalski et Stella. Il n'y a qu'un plateau délimité par l'emplacement des objets et des meubles. Cet espace de jeu laisse peu de place pour masquer les tabous et les secrets intimes des personnages. C'est justement ce qu'il voulait faire au début de ce projet: partir du texte original pour explorer jusqu'où les rapports entre ces personnages les mèneraient.  Avec Céline Bonnier, Éric Robidoux, Magalie Lépine-Blondeau, Jean-Moïse Martin et Dany Boudreault, l'équipe a exploré la question du désir. Ils n'ont toutefois pas pu imbriquer tous les résultats qui sont ressortis de cette exploration au texte de Williams. Pour une question de droit d'auteur, ils ont dû s'en tenir à la partition originale (une petite censure qui n'est pas sans rappeler les contraintes qu'il y avait en 1947 à la création de la pièce). On entend toutefois un enregistrement de leurs réflexions pendant la représentation, ce qui permet aux spectateurs de les suivre ensuite au coeur du spectacle.

À l'époque, les spectateurs ont vu une Blanche Du Bois folle alors qu'aujourd'hui, ils assistent à ce qui mène à sa perte. À l'époque, on a présenté l'histoire d'une femme qu'on qualifiait de folle parce que, pour remplir un vide et un manque d'affection, elle désirait un peu trop les hommes. Aujourd'hui, Céline Bonnier présente une Blanche prise au piège et Dany Boudreault illustre comment Tennessee Williams en était l'incarnation. Deux façons de voir les choses, deux époques différentes. Mais après tout, les désirs, les envies et les déceptions de ses personnages sont les mêmes que n'importe qui. Dans cette mise en scène, tout le monde entre dans l'intimité de chacun. Les spectateurs, dans celle des personnages et les personnages, dans l'intimité des uns et des autres. La sexualité et la violence des rapports sont montrées. Rien n'est laissé dans l'ombre ou au seuil de la chambre à coucher. Tous les comédiens se sont merveilleusement bien approprié ce texte qui aurait pu être écrit spécialement pour eux. Pourtant Blanche, Stanley et Stella sont des personnages qui ont traversé les époques et que l'on connaissait bien avant d'entrer dans la salle de spectacle.

Cette pièce de théâtre a sa raison d'être en 2015 parce que l'être humain a des faiblesses et il peut facilement y succomber. En 1947, un critique du New York Times disait d'Un tramway nommé désir que Tennessee Williams était de ceux qui n'avaient pas oublié que l'être humain est le matériel de base de l'art et que son écriture nous le rappelait de façon poignante. Aujourd'hui, l'équipe de Serge Denoncourt est revenue à cette matière de base et c'est pourquoi, peu importe notre époque, ce spectacle reste criant de vérité. Un véritable classique toujours d'actualité!

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Un tramway nommé désir est présenté jusqu'au 15 février, mais toutes les places se sont envolées. L'Espace Go vient d'annoncer que la pièce sera reprise du 12 au 23 janvier 2016 et vous pouvez déjà vous procurer les billets! Sinon, Serge Denoncourt s'attaquera à une autre grosse pointure de la dramaturgie américaine, Qui a peur de Virginia Woolf ? d'Edward Albee, dès le 18 février 2015 chez Duceppe. Certainement, une autre pièce de théâtre à ne pas manquer!

Pour ma part, j'ai adoré cette production d'Un tramway nommé désir. Le jeu des acteurs m'a enivré, les ambiances musicales et de lumières étaient superbes et  la mise en scène révélait de façon intelligente le destin des personnages.

Et vous, avez-vous l'intention d'aller voir cette pièce de théâtre ? À ceux qui ont mis la main sur des billets, qu'avez-vous pensé de cette version «décensurée» du classique de Tennessee Williams?