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2020 : notre cinéma en quarantaine – Entretien avec Catherine Beauchamp
Martin Girard, Shootstudio

2020 : notre cinéma en quarantaine – Entretien avec Catherine Beauchamp

Philippe Côté-Giguère

11 décembre 2020

Le milieu du cinéma a été particulièrement touché depuis le début de la pandémie au Québec, en mars dernier. Depuis ce temps, les salles de cinéma ont été fermées, ce qui a évidemment eu d’importantes conséquences sur le rayonnement d’une multitude de productions québécoises.

Dans le documentaire 2020 : notre cinéma en quarantaine, qui sera présenté le 14 décembre à 20 h sur ICI ARTV, l’animatrice et chroniqueuse culturelle Catherine Beauchamp nous permet de mieux comprendre ce que les cinéastes d’ici ont vécu depuis le début de la pandémie.

Nous avons eu l’occasion de lui parler afin d’en savoir plus sur sa démarche.

Voici ce qu’elle nous a dit.

***

Comment t’est venue l’idée de faire le documentaire?

C’est un croisement de deux idées. Au départ, le documentaire ne devait pas porter sur la pandémie. C’est rare qu’on planifie ça. (Rires) L’année dernière, j’ai travaillé sur un projet qui s’appelle Oui Cannes : on parlait des artistes du Québec présents au Festival de Cannes, et ça a été diffusé sur ICI ARTV. Cette année, on m’avait demandé de faire quelque chose dans la continuité de ce documentaire-là, puisque le cinéma québécois voyage beaucoup après que les films ont été présentés au Québec. Il y a tout un parcours des festivals où les films sont présentés pour être vendus ensuite. Ici, au Québec, on est peu au courant de ce cheminement. Je ne parle pas juste des festivals de Berlin et de Toronto (TIFF), de Cannes et de Venise. Il y en a à Copenhague, en Norvège, à Amsterdam, en Amérique du Sud et en Corée du Sud. J’avais envie de suivre un tel parcours de films. 


Il y avait des productions qui fonctionnaient très bien, par exemple Kuessipan, de Myriam Verrault, et Antigone, de Sophie Deraspe. C’était probablement les deux films qui voyageaient le plus quand on a décidé de faire le documentaire. On avait appris que Kuessipan serait lancé à Mexico pour la première mexicaine; on comptait donc s’y rendre. On avait aussi su que Philippe Falardeau et Anaïs Barbeau-Lavalette présentaient leur film à Berlin, une rampe de lancement incroyable pour les longs métrages. On s’était donc dit qu’on allait suivre ces quatre films-là à travers le monde pour en faire un documentaire. On est donc partis pour Berlin, qui était le premier rendez-vous, et au même moment, la pandémie a commencé à prendre de l’ampleur. On a pu l’observer à notre retour, le 27 février, alors qu’on transitait par l’aéroport de Paris et qu’il y avait beaucoup de gens masqués.

Le festival de films de Berlin.
 

On pensait être en mesure de partir pour le Mexique une semaine et demie plus tard, mais il y a eu le confinement du 13 mars. Le voyage a donc été annulé à deux jours d’avis. On pensait que le documentaire serait annulé, mais Radio-Canada nous a demandé si on était capables de continuer l’histoire et de parler du cinéma en temps de pandémie. On a vu que c’était porteur et qu’il y avait une histoire à raconter. On a donc suivi des cinéastes pendant 10 mois, dont plusieurs passés en confinement. On a constaté que toute la planète cinéma était stoppée, et j’ai commencé à appeler des cinéastes pour prendre des nouvelles. Ces gens avaient quelque chose à raconter, et on a réservé une série d’entrevues. C’est comme ça qu’on a remis le projet sur les rails. On pensait qu’au mois de mai, ce serait réglé, mais pas du tout, il y a eu la deuxième vague. Je ne veux pas me nourrir du malheur des gens, mais en même temps, ça a fait une bonne histoire.

 

Qu’as-tu appris sur le cinéma québécois en le faisant?

J’ai appris un tas de trucs sur nos cinéastes. J’ai été surprise, sidérée de voir à quel point ces gens étaient résilients. Personne n’a démontré d’amertume ou de colère. Il y a des histoires tristes dans tout ça, comme celle de Guillaume de Fontenay, avec son film Sympathie pour le diable, sur lequel il a travaillé pendant 14 ans avant d’en accoucher. Je me souviens même des difficultés qu’il a dû affronter au moment où le projet a été annoncé. Il a persévéré et a réussi à faire son film, mais tout juste comme il prenait des ailes pour aller faire le tour du monde après avoir eu des critiques exceptionnelles en France, la pandémie a frappé. Ça s’est arrêté tout d’un coup. J’ai trouvé Guillaume vraiment bon malgré la situation; il était triste, mais pas amer. 

J’ai également appris sur le comportement humain, et je pense que ça m’a aussi aidée à passer à travers la pandémie de voir cette résilience. J’ai aussi constaté que les histoires mises de l’avant dans les productions québécoises sont vraiment bonnes : elles sont fortes et universelles. Même si elles sont près de nous, elles peuvent être vues à travers le monde parce que les gens s’y identifient. Un film comme Kuessipan, qui avait eu le temps d’aller au Festival international du film de Toronto, a été estampillé du sceau de qualité du TIFF. Lorsque de nombreux festivals se sont mis à vivre virtuellement, le long métrage a été choisi par presque tous les comités de ces événements. Non, les cinéastes d’ici n’ont pas pu voyager, mais plusieurs films l’ont tout de même fait.

 

Pourquoi est-ce important d’aborder les enjeux vécus par les gens du milieu du cinéma depuis le début de la pandémie?

Je trouve que le cinéma est l’art qui est le plus délaissé. Je trouve ça vraiment triste. On parle beaucoup des milieux qui ont été touchés, comme celui de la restauration, mais peu du cinéma. Même encore aujourd’hui, je constate que les médias ne couvrent pas vraiment cet art. Il y a des salles de cinéma qui sont au bord du gouffre parce que l’aide gouvernementale n’est pas suffisante. Je regarde l’histoire d’Anaïs Barbeau-Lavalette, qui a eu un film six jours en salle, alors qu’il allait être vu par beaucoup de gens et générer de l’argent au guichet, mais tout s’est arrêté. J’avais envie d’aborder cet enjeu parce que notre cinéma fait partie de notre identité culturelle.

La cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette.
La cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette.

En même temps, il y a une réflexion qui est arrivée avec la pandémie : celle de l’accessibilité du cinéma. C’était très hermétique au Québec; c’était déjà difficile, mais quand les salles ont fermé, l’industrie a dû trouver une solution pour présenter les films. Il y a eu beaucoup de présentations hybrides dans les festivals ou lors de sorties de film; les gens avaient soudainement l’option de les voir à la maison. Il y a une réelle réflexion à avoir sur cet enjeu pour l’ère post-COVID-19, parce qu’il y a des choses qui doivent rester de tout ça. Ce n’est pas vrai que les gens des régions ont accès à un certain cinéma d’auteur, qui est souvent présenté à Montréal ou à Québec, ou dans de grands centres comme Sherbrooke et Gatineau. Quelqu’un qui habite dans une région qui n’est pas près de ces centres n’a pas accès à ces films. Cela signifie que plein de personnes n’ont pas vu les films lors de la présentation d’un gala, comme celui de Québec Cinéma. Il faut se poser des questions sur les façons de rendre ces productions accessibles via des plateformes d’écoute en continu, dont celles liées à ces cinémas. Ça a soulevé un enjeu, et je pense qu’on va devoir continuer à s’interroger là-dessus. 

J’ai couvert des festivals de cinéma, comme le TIFF, de la maison. Je parlais des films que j’avais vus, et n’importe qui pouvait les louer pour une période de 48 heures. Habituellement, quand je me déplace dans de grands festivals comme Cannes et que je parle de certaines œuvres que j’ai vues, les gens n’ont la chance de les voir que plusieurs mois plus tard. Là, pendant 48 heures, tu pouvais louer le film du festival dont tout le monde parlait et le regarder chez toi. Il y a certainement quelque chose à retenir de ça.

 

Quel est le moment du tournage qui t’a le plus marquée?

Il y en a deux : quand je suis allée à Berlin, c’était vraiment incroyable. C’est un Québécois qui a ouvert le festival cette année. Pour moi, Berlin, c’est un des plus beaux tapis rouges à travers le monde, et de voir Philippe Falardeau sur le tapis rouge à côté de Sigourney Weaver, c’est un des moments marquants du tournage. Pareil pour La déesse des mouches à feu. J’ai vraiment aimé la fin du tournage, quand on a rencontré Anaïs Barbeau-Lavalette. Elle a écrit une note à François Legault pour parler de la façon dont les salles de cinéma pouvaient nous ouvrir des fenêtres et nous apporter de l’oxygène. Je ne comprends toujours pas le raisonnement derrière la décision de fermer les salles de cinéma. Je pense que c’était une façon sécuritaire pour permettre aux gens de s’évader. La cinéaste a d’ailleurs écrit une lettre pour exprimer qu’à l’occasion, elle n’en pouvait plus d’être à la maison et qu’elle voulait être une meilleure mère. La salle de cinéma lui apporte un vent de fraîcheur et d’oxygène. On a gardé ce moment au montage en y juxtaposant des images de tous les films qui ont été touchés durant la pandémie au Québec. Ceux qui ont été reportés, qui n’ont jamais été vus en salle, qui ont été annulés... On a mis ces images sur ces mots, et pour moi, l’effet est magique.

Le réalisateur québécois Philippe Falardeau.
Le réalisateur québécois Philippe Falardeau, à Berlin.


Quand tu repenses à toute cette expérience, qu’est-ce qui te vient en tête en premier?

Je ne pensais pas qu’on y arriverait au début. J’ai un peu paniqué parce que c’est extrêmement complexe de faire ce qu’on a fait. Quand tu tournes un documentaire en temps réel, tu n’as pas de recul. Il y a beaucoup de choses qu’on a tournées qui ne sont pas dans le documentaire, parce que c’était devenu désuet. Avoir réussi à le faire pendant 10 mois en temps réel et sortir une histoire de ça a été très ardu; [ç’a été difficile] de toujours se tenir au courant et de ne pas l’échapper, d’être pertinents. On s’est ramassés avec cinq heures d’images de visioconférence. Il y avait plein de choses intéressantes, mais il a fallu qu’on en enlève pour revenir à l’essentiel. Je n’avais jamais fait ça. J’avais déjà participé à un documentaire qui revenait sur des éléments du passé, ce qui est beaucoup plus facile, mais de le faire en même temps que les gens vivent les événements, ça, c’est difficile.

 

Quel est ton film coup de cœur de 2020?

Ça a l’air facile, mais c’est La déesse des mouches à feu, pour plein de raisons. Émotivement, c’est venu me chercher parce que j’ai une fille adolescente. Je trouve que la photographie est superbe. C’est un film qui est fait pour être vu en salle, j’ai vraiment aimé ça. Il y a toute une charge émotive quand on voit ce long métrage sur grand écran. J’ai bien aimé Suspect numéro un, je dois dire. Je trouve qu’on est vraiment rendus bons au Québec pour faire du suspense, et ce film a été particulièrement bien fait.

L'animatrice et chroniqueuse culturelle Catherine Beauchamp.
L'animatrice et chroniqueuse culturelle Catherine Beauchamp.


Catherine Beauchamp, merci beaucoup!

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Ne manquez pas 2020 : notre cinéma en quarantaine, le lundi 14 décembre à 20 h et en rediffusion le jeudi 17 décembre à 10 h sur ICI ARTV.


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