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Rencontre littéraire Pour emporter avec Maude Veilleux

Rencontre littéraire Pour emporter avec Maude Veilleux

Thomas Dallaire-Boudreault

18 septembre 2020

Cette semaine, Fabien Cloutier passe une heure sur le plateau de Pour emporteret il s'emporte! L'auteur, humoriste et comédien à la verve flamboyante écorche les préjugés, les nouveaux curés et la peur du changement. Et il livre de captivantes envolées sur le bonheur, l'éducation des garçons et la beauté des mots d’église. Comme à son habitude, l’animatrice discutera avec son invitée de certaines œuvres qui l’ont particulièrement touchée et même parfois influencée de façon concrète. Parmi celles-ci, nous retrouvons la poésie de Maude Veilleux, notamment le recueil Les choses de l’amour à marde, paru aux édition de l’Écrou en 2013.

Pour en connaitre davantage sur cette poète qui marque sa génération, nous lui avons accordé une courte entrevue sur son oeuvre, l’effet de la pandémie sur sa vision du monde ainsi que ses projets futurs.

Voici le compte-rendu de cet entretien.
 

 

Maude, comment te décrirais-tu comme autrice?
C’est une très grosse question! La perception de nous-mêmes, c’est toujours un peu compliqué! (rires) J’imagine que je suis comme une bibitte tentaculaire qui essaie de faire un peu de tout et rien à la fois. J’essaie de toujours faire ce que je fais dans le plaisir, même si, parfois, j’ai l’air un peu déprimée. C’est peut-être ça qu’on ressent au travers mon oeuvre. J’essaie quand même d’avoir du fun et de me surprendre moi-même, de tenter d’occuper de nouveaux espaces. Par exemple, en ce moment, je suis en train de réfléchir à l’intelligence artificielle. J’avais envie de commencer à fabriquer des robots… de façon très basique! (rires). J’ai besoin de tester des trucs dans le réel ce que les choses font, de voir comment le poème existe dans le corps, comment le personnage existe, comme s’il fallait qu’il passe toujours par mon corps.

 

Comment abordes-tu l’écriture de poèmes comparativement à l’écriture d’un roman?
Ça a beaucoup évolué avec le temps. Par contre, ce qui est constant, c’est que je travaille toujours sur deux projets en même temps : un projet de roman et un projet de recueil de poésie. C’est comme une manière de vivre deux temps avec le langage. Il faut que la poésie existe mieux dans le corps. C’est un rapport plus inconscient au langage, donc un rapport qui est plus brut à mon sens tandis que la prose a besoin de plus de temps. J’ai vraiment l’impression que la poésie passe mieux dans le corps que le roman.

Mon travail en poésie est vraiment plus instinctif. C’est comme si je n’ai jamais voulu expliquer mon rapport à la poésie. Si on me demande ma démarche de travail au niveau du roman, je vais être capable d’en parler pendant des heures, de faire des conférences sur le sujet. Par contre, en poésie, c’est comme si je veux la laisser dans une zone un peu floue parce que tout le plaisir est dans cette zone. Je dois dire que la poésie, c’est la forme d’art que je préfère faire. Je me définis avant tout comme une poète. C’est vraiment ça mon truc!

 

Quel a été le moment charnière dans ta vie où tu as décidé que tu allais écrire pour gagner ta vie?
C’est assez précis comme moment. L’écriture a toujours été là, comme une manière de vivre au quotidien. Par exemple, j’ai entretenu un journal depuis que j’ai sept ans. Je ne le percevais pas comme un travail littéraire, c’était vraiment comme une manière d’être. Et puis j’ai fait le classique voyage de cégep au Pérou. À l’époque il n’y avait pas encore Facebook, donc j’écrivais des courriels à tous mes amis, à ma famille. Je leur racontais nos aventures, des anecdotes de voyage. Je recevais alors énormément de commentaires de ces gens-là qui me disaient que ce que j’écrivais était vraiment bon. C’était la première fois que je faisais lire mes trucs en dehors d’un contexte académique. Je venais tout juste de terminer le cégep en arts plastiques et j’étais un peu perdue. Ces commentaires m’ont vraiment encouragée à m’inscrire en littérature à l’université.

 

Quel sentiment t’habite quand tu penses à ton oeuvre?
Je n’aime pas la métaphore souvent utilisée, de dire que l’on « accouche » d’une oeuvre, que nos oeuvres sont nos enfants, nos bébés. Personnellement, je vois mes oeuvres comme des genres de bibittes, des espèces de petits monstres. Je les aime, mais je les trouve aussi horribles! (rires) Je ne retourne jamais dans mes vieux livres. Juste les voir, des fois, ça m’écoeure. (rires) J’adore aller faire des conférences dans les universités ou des cégeps. Par contre, j’avoue avoir un malaise de parler de mes vieux livres. J’ai vraiment de la difficulté à revisiter mes anciens écrits.

 

C’est comme si tes anciens écrits étaient choses du passé et que tu es toujours dans l’avenir, dans l’évolution?
Je ne suis pas du genre à jeter mes vieux trucs, par contre. Je connais quelqu’un qui jette ses vieilles oeuvres et je trouve ça terrible! J’adore conserver les choses pour pouvoir observer mon évolution, quand même. Ça donne une perception de ton évolution. Ça reste super intéressant.

 

Quelle(s) oeuvre(s) t’a particulièrement marquée dans ta jeunesse?
Quand j’étais adolescente, je lisais beaucoup de science-fiction. J’avoue que je trouve ça vraiment bizarre de réfléchir à ça aujourd’hui avec tous les conspirationnistes qui sont toujours en train de parler de 1984 d’Orwell et Le meilleur des mondes. Ces livres-là, c’est toute mon adolescence! Présentement, d’ailleurs, j’y retourne un peu, puisque je travaille sur un projet sur l’intelligence artificielle. C’est comme si j’essaie de créer de la science-fiction, mon rêve d’adolescence!

 

Parle-moi un peu de ce projet?
Ça fait cinq ans que je travaille là-dessus. Ça parle un peu du numérique comme miroir sur nous-mêmes, ce que ça change par rapport à notre identité de passer tant de temps devant une webcam. J’ai personnellement passé beaucoup de temps devant des webcams pour diverses raisons : pour le travail, parce que j’avais des amours à distance, etc. Le fait de toujours se regarder parler, se regarder interagir avec les autres, ça change notre rapport à nous-mêmes. On avance donc dans une espèce de recherche sur soi au travers un personnage qui existe à l’intérieur de moi.

Ce que je trouve fou, cette année, c’est d’observer les gens qui vivent pour la première fois ces choses-là, qui sont devant une webcam. Je me dis qu’il faudrait que je sorte le livre bientôt!



Est-ce que la période de confinement a eu un effet sur ton écriture?
Ça m’a fait réaliser beaucoup de choses, en fait. Premièrement, au quotidien, j’avoue que ça n’a pas changé grand chose personnellement. Je suis constamment dans mon appartement, je ne parle pas beaucoup, ma relation avec mes amis se passait beaucoup par les réseaux sociaux, j’utilisais déjà toujours au quotidien ces moyens de communication-là. Par contre, ma perception de ce mode de vie a beaucoup changé. En voyant à quel point les gens avaient de la difficulté et qu’ils trouvaient ça déprimant, je me suis dit que c’est peut-être pour cette raison que je ne trouve pas la vie toujours le fun! (rires) Et je trouve bizarre de me voir, en temps de confinement, être mieux dans cette situation terrible. Mais ça m’a aidée à prendre du recul sur ma vie, sur mes choix, sur ma carrière. Par contre, j’avoue de pas avoir beaucoup créé. J’ai beaucoup réfléchi. Je suis devenue un peu maniaque de certains trucs, j’avais des obsessions quotidiennes. J’ai pris des tonnes de notes, mais j’ai pas créé tant que ça. Je pensais que j’allais être plus productive, mais j’étais trop préoccupée par la situation.



On a assisté à plusieurs mouvements importants cet été, notamment le mouvement antiraciste et le mouvement des dénonciations de violences sexuelles. Comment as-tu vécu cette période en tant qu’autrice?
J’ai vécu les deux mouvements de manières différentes. En tant que femme blanche, je supporte et je soutiens le mouvement antiraciste, mais je ne vis pas ces violences au quotidien, alors que le mouvement de dénonciation des violences sexuelles, là ça me touche plus personnellement, même s’il n’y a pas de hiérarchie dans la perception des choses.  C’est encore difficile de percevoir cette grosse onde de choc, de voir ce qui va être transformé. Ça arrive dans un contexte où les maisons d’édition ont pris quand même un gros coup à cause de la pandémie et du confinement. On n’a pas vraiment de lancement, donc la communauté ne se regroupe pas, donc on ne peut pas voir ce qui a changé dans les rapports sociaux. C’est comme si, d’un côté, on sait que quelque chose a basculé, mais on n’est pas en mesure de pouvoir l’observer concrètement.


Ça change aussi plusieurs choses au niveau du travail, parce qu’on a quand même perdu confiance en certaines maisons d’édition. C’est difficile, parfois, de travailler en ayant une difficulté à se projeter dans un futur qui pourrait être concret. Donc, écrire un projet ne sachant pas dans quelle maison d’édition il pourrait exister, c’est un peu difficile. Je ne dis pas que c’est mon expérience personnelle, mais j’imagine que pour plusieurs autrices, c’est un gros flou, un gros brouillard.

 

Merci beaucoup pour ton temps, Maude! 
 


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