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Rencontre littéraire Pour emporter avec Marie-Noëlle Hébert
Julie Artacho

Rencontre littéraire Pour emporter avec Marie-Noëlle Hébert

Caroline Bertrand

21 décembre 2020

Marie-Noëlle Hébert s’étonne de l’engouement et de l’amour que suscite encore La grosse laide, sa première bande dessinée, parue il y a un peu plus d’un an. Celle qui a pour seule formation en dessin un cours d’illustration publicitaire y relate son enfance et son adolescence passées à mépriser son corps ainsi qu’à encaisser les commentaires réprobateurs (dissimulés sous des conseils bienveillants) à l’égard de son poids. C’est à traits de graphite qu’elle illustre la souffrance, le vide et l’isolement qui en ont découlé et, finalement, la lumière que la valorisation de la diversité corporelle dans le discours ambiant et sur les réseaux sociaux, notamment, lui a permis de retrouver. Comme elle l’a exprimé dans ses remerciements, la lauréate du Prix des libraires du Québec dans la catégorie BD se réjouit que cette œuvre salvatrice, l’exutoire d’un mal-être qui l’empêchait parfois de respirer, ait touché tant de gens. 

Marie-Nicole Lemieux est du nombre. Les phrases assassines décochées contre Marie-Noëlle ont résonné chez la contralto, qui a confié à l’émission Pour emporter les moqueries que lui a values son poids, enfant.

Rencontre littéraire avec la pétillante Marie-Noëlle Hébert, qui dessine aujourd’hui comme elle respire. 

***

Quelle place occupe le dessin dans ta vie?

C’est pas mal le centre de ma vie. Même si j’ai un travail à temps plein à la Société de transport de Montréal (STM) qui n’a aucun rapport avec le dessin, le soir et la fin de semaine, je ne fais que ça. C’est ma seule activité! (Rires) C’est essentiel, c’est une passion. 

 

J’ai lu que tu es également amoureuse de bandes dessinées, et ce, depuis longtemps. 

C’est drôle, c’est comme si je ne m’étais jamais rendu compte que je pouvais en faire, de la bande dessinée. J’ai commencé vraiment jeune à en lire. J’ai lu et relu les 18 tomes de Sailor Moon. J’ai fait tellement de reproductions de Sailor Moon. Je lisais aussi les Tintin – la collection de BD de ma mère était dans ma chambre. À la bibliothèque, je n’empruntais que ça. Quand j’ai fait La grosse laide, ç’a été spontané de sortir cette histoire-là en bande dessinée. Je n’y ai même pas réfléchi; je pense que c’est à force d’en avoir lu autant dans mon enfance que ça m’a imprégnée – mais sans le savoir. 

 

Ça semble viscéral et aller de pair avec ton amour du dessin. 

J’ai aussi étudié en histoire du cinéma et ça a influencé aussi le choix de la bande dessinée. Quand j’ai fait La grosse laide, j’imaginais des images qui défilent. Je ne voyais pas que des images fixes, je voyais des scènes. La bande dessinée m’a permis de faire ça. 

 

Si on revient à la genèse de La grosse laide, qu’est-ce qui t’a poussée à raconter ton histoire?

L’élément déclencheur, c’est mon père qui m’a dit au restaurant, quand j’avais 22 ans environ : « Je pense que tu as assez mangé, Marie-Noëlle. » À la suite de ça, j’ai été très mal dans mon corps, alors que j’étais mince comme je ne l’avais jamais été, j’avais un chum; tout était censé aller bien. Puis, je suis devenue obsédée par la nourriture; je l’avais toujours été, mais là, c’était très présent. Il fallait que je fasse du sport chaque jour. Je me suis demandé pourquoi j’avais recommencé à avoir des patterns aussi forts, qui prenaient autant de place dans mon quotidien, et je me suis rendu compte que c’était cette phrase. 

« Je me suis demandé combien il y en avait eu, des phrases comme ça dans ma vie, qui m’avaient bouleversée. »

Marie-Noëlle Hébert

J’ai commencé un travail de recherche et j’ai commencé à faire la bande dessinée. J’ai interrogé mes parents, j’ai lu les notes des professeurs dans mes vieux bulletins scolaires pour voir comment j’étais enfant et quand j’avais commencé à réaliser que mon corps était un problème. Est-ce que les gens ont vu que mon corps était un problème avant moi? Je cherchais la genèse de l’obsession du corps. 

 

Le déclencheur est arrivé plus tard que je ne l’aurais cru. 

C’est comme si j’avais suivi le bateau. Quand tu es gros, tu longes les murs ou tu décides de maigrir – maigrir, maigrir, maigrir. Et tu arrives au bout encore plus vide. Oui, j’avais perdu du poids, mais je n’avais pas travaillé ma confiance en moi; j’avais juste travaillé à ne pas être grosse. Ça, ça ne remplit pas. En tout cas, ça ne m’a pas rendue plus heureuse. 

 

Quel rôle a joué le dessin dans ton acceptation de toi?

C’est un processus qui a été tellement thérapeutique. Je suis passée par un gros désordre, avec des papiers partout, comme si je faisais une quête. J’ai dû faire du ménage pour arriver à en faire une histoire, et cette histoire-là par rapport au corps, ça m’a permis de mieux la comprendre, de comprendre comment j’en étais arrivée là, parce que j’ai fait tellement de liens. J’avais des fresques de périodes de ma vie : là, j’étais devenue grosse, là, je l’avais su. Il y a eu comme une étape entre « tu es grosse » et « là, tu le sais ». Il y a eu des périodes d’amaigrissement, suivies de vide. 

« En parallèle de ça, il y a tous les mouvements antigrossophobes, pour la diversité corporelle. Quand j’ai commencé la BD, je ne connaissais même pas ça, la grossophobie. Ma mentalité aussi a évolué. »

Marie-Noëlle Hébert

Il y a des choses que j’ai retirées de ma BD avec le temps, parce que je me trouvais grossophobe. Il y avait des pages où je disais : « Ça, c’est laid » au sujet d’un corps gros, alors que ce n’est pas vrai. Avec le temps, j’ai appris que ce n’est pas laid, être gros. La BD et le temps me l’ont appris. Ç’a été un long processus. 

 

On n’aura jamais autant parlé de grossophobie et de diversité corporelle qu’aujourd’hui. 

Il y a une réappropriation sur les réseaux sociaux par les fat babes, comme on dit. Il y a toutes sortes de comptes Instagram qui font changer nos fils d’actualités – ça me donne même envie de me maquiller! (Rires) J’ai longtemps eu l’impression que je n’avais pas accès à cette féminité-là, puisque j’étais grosse, que je n’avais pas le droit d’essayer d’être belle. Aujourd’hui, en voyant plein de belles femmes qui sont grosses, qui se réapproprient le maquillage, les vêtements serrés, ça donne accès à des personnes qui pensaient ne pas y avoir droit. Quand j’ai commencé la BD, il y a sept ans, je ne sais pas si on aurait pu la sortir à ce moment-là; je ne sais pas si le sujet aurait plu autant que maintenant. 

 

Une phrase vers la fin du récit m’a marquée : « “Grosse” est un mot que j’ai intégré comme étant laid. Et si je m’étais aimée dès le départ? » Que voudrais-tu transmettre aux jeunes dans cette situation?

J’ai beaucoup souffert; je faisais preuve de grossophobie envers moi-même. Avant qu’on me jette à terre, je le faisais moi-même. Il y a plein d’occasions que je n’ai pas saisies alors que j’aurais eu le talent pour le faire, mais le corps est beau dans toute sa diversité, et j’ai l’impression d’être déjà en retard : j’espère que les plus jeunes le savent déjà. Les réseaux sociaux sont tellement importants aujourd’hui; pourquoi ne pas se donner de nouveaux modèles de diversité corporelle? 

« Ça fait tellement rayonner mon quotidien, de voir des personnes grosses sur mon fil qui sont bien dans leur peau, parce que je me dis : “Moi aussi, j’ai le droit!” (Rires) » 

Marie-Noëlle Hébert

 

En ce qui a trait à ton médium, qu’est-ce qui te plaît tant du graphite?

Il y a une question de temps : je n’ai pas eu le temps de pratiquer d’autres médiums. Récemment, entre La grosse laide et des projets que je viens d’avoir, j’ai pratiqué la couleur, au pastel sec, que je mêle au graphite. Je suis perfectionniste; je veux toujours m’améliorer au graphite. J’ai l’impression que je le contrôle, ce médium, et c’est peut-être en lien avec ma personnalité, qui aime performer. J’utilise des estampeurs, des effaces, et je peux exprimer la sensibilité avec la lumière. Tout ça relève du contrôle que j’ai acquis avec le temps. 

 

Finalement, j’aimerais que l’on revienne sur un personnage important de La grosse laide : Matilda. Que t’a-t-elle apporté?

Matilda, c’est ma meilleure amie, Maeva, dans la vie. Quand j’ai commencé La grosse laide, elle m’a aidée à démêler tout ça. Elle disait : « Ben oui, tu vas te faire éditer! » J’ai soumis ma BD trois fois, j’ai été rejetée, mais elle était toujours là pour aller porter les manuscrits ou faire des impressions à la pharmacie. Avant, je ne dansais pas, parce que j’étais trop gênée. Elle est l’une des premières personnes avec qui j’ai dansé, et pas danser pour le regard de l’autre, mais danser pour soi, et pour elle, parce qu’on s’amuse. C’est une amie qui m’a vue dans toute ma noirceur.

Avant de faire La grosse laide, j’ai été en dépression et j’ai eu des idées suicidaires, et personne ne le savait, sauf elle. C’est elle qui m’a suggéré d’aller voir un thérapeute pour parler de ma relation avec mon corps. C’est quelqu’un de précieux dans ma vie, depuis une dizaine d’années. Notre amitié a évolué. C’est une amie pour la vie. Et elle est très libre. Moi, je suis très terre-à-terre, j’ai peur de ce que les gens disent, de ce que les gens pensent, de sortir du cadre; elle, c’est le contraire. Elle m’a donné le droit de me trouver belle, de bouger et que ce soit ridicule, mais de m’en foutre. Elle m’a apporté la liberté. 

 

Je te remercie sincèrement, Marie-Noëlle.

 

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