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Rencontre littéraire Pour emporter avec Daniel Lessard
Christine Thibeault

Rencontre littéraire Pour emporter avec Daniel Lessard

Caroline Bertrand

26 novembre 2020

Daniel Lessard n’a rien perdu de sa curiosité ni de son acuité depuis sa retraite comme journaliste politique, après plus de 40 ans dans les médias. Depuis, l’ex-correspondant parlementaire à Ottawa pour Radio-Canada et ex-animateur de l’émission Les coulisses du pouvoir embrasse une florissante carrière d’écrivain. Il a publié une dizaine de romans depuis 2011, dont la populaire saga beauceronne Maggie.

À l’émission Pour emporter, l’analyste politique Chantal Hébert a évoqué La dalle des morts, l’avant-dernier roman de l’auteur né en 1947 à Saint-Benjamin, en Beauce, dont le récit se déroule durant la Grande Noirceur, dans un Québec profond assujetti à la suprématie de l’Église. 

***

Un florilège de romans a fait suite à votre remarquable parcours de journaliste politique. Comment est né l’écrivain en vous? 

Très souvent, quand tu travailles à la radio ou à la télévision, tu cherches à bien t’exprimer, sans faire de fautes, mais la façon dont est écrit ton texte n’a aucune espèce d’importance. Un bon ami, qui travaillait au Devoir, m’a dit : « On sait bien, toi, Lessard, tu passes bien à la télé, tu t’exprimes bien, mais je suis sûr que tu ne sais pas écrire. » Je lui ai dit qu’un jour, j’écrirais un roman et que je lui remettrais le premier exemplaire. Je me suis aussi beaucoup inspiré, pour commencer, des notes de mon grand-père, qui a joué un rôle très important dans son village de la Beauce, à Saint-Benjamin; il était maire, préfet de comté, à l’époque de Maurice Duplessis. Au départ, je ne voulais écrire qu’un seul roman, et comme il a assez bien marché, même très bien, mon éditeur m’a demandé une suite. Et ça s’est enchaîné.

 

Vous illustrez l’adage voulant qu’on écrive généralement d’abord sur ce que l’on connaît, en l’occurrence votre village natal, votre Beauce natale.

Les gens de mon village seraient capables de mettre un visage sur presque tous les personnages de mon roman. Je me suis inspiré de gens à la personnalité très forte, et je n’ai pas besoin de retourner au village pour le décrire : j’en connais tous les recoins. 

 

Le roman historique occupe assurément une place majeure dans votre parcours d’écrivain, vos romans s’ancrant souvent dans le Québec rural de la première moitié du 20e siècle.

J’essaie de moins lire de romans historiques depuis que j’en écris pour ne pas tomber dans les ornières de ce qui a déjà été fait. Par exemple, en ce moment, j’écris un roman qui se passe dans un petit village de la Beauce pendant la grippe espagnole. Plein de romans montrent ce qui s’est passé à Québec, à Montréal, dans les grandes villes, en Europe, mais dans un tout petit village où il n’y avait pas toujours de médecin ou que le médecin devait souvent compétitionner avec un charlatan, la dynamique était complètement différente. 

« Il y a beaucoup de romans historiques. Il y a toujours le danger que tu te répètes, que tu répètes ce qui a déjà été fait, et ça, c’est ma hantise. Donc, j’en lis pour être certain de ne pas faire la même chose que les autres. »

Daniel Lessard 

 

Vous avez déjà dit en entrevue adorer les romans policiers. Vous en avez d’ailleurs écrit trois. Qu’est-ce qui vous passionne du polar?

Quand j’ai commencé dans le métier [en 1969], j’étais aux faits divers dans la région de l’Outaouais : j’ai couvert des meurtres, des incendies, des vols, des accidents de camion, n’importe quoi. Pour mon premier reportage, on m’a envoyé chez le propriétaire d’une vieille maison un peu farfelu qui gardait des serpents et qui en avait perdu un – la panique s’était installée dans le canton. Moi, j’ai peur et horreur de tout ce qui rampe : reptiles, couleuvres, etc. Finalement, ils l’ont retrouvé entre les murs de la maison. Au début, je trouvais ça affreux, de travailler aux faits divers. La station de radio m’avait embauché pour être disque-jockey, mais le gars que je remplaçais n’est pas parti, alors on m’a transformé en reporter aux faits divers – et j’ai aimé ça. Ce goût-là m’est resté. Le premier roman que j’ai lu dans ma vie, c’était Bob Morane, d’Henri Vernes. C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à la littérature, et je me disais : « Un jour, je vais écrire un roman policier. » Ça me fascine toujours, le travail des policiers, les crimes. Quand je crée un roman historique dans un monde qui n’existe plus, comme l’époque de la grippe espagnole, il y a 100 ans, je ne peux pas incorporer d’éléments modernes. La beauté, pour moi, du roman policier que je situe dans le présent, c’est que je peux parler des chansons de Pierre Lapointe ou de Daniel Bélanger, je peux amener toutes sortes d’éléments actuels qui me donnent l’impression de vivre le moment présent.

 

Écriviez-vous déjà dans vos temps libres lorsque vous étiez journaliste?

Non, pas du tout. À la fin de mon cours classique, j’écrivais des poèmes et des contes pour les concours littéraires du séminaire où j’allais. Pendant que je travaillais comme annonceur dans une petite station de radio, puis comme reporter aux faits divers, je n’ai jamais vraiment écrit, sauf des lettres à ma mère, mais rien de très élaboré. J’ai fini par beaucoup écrire pour le travail, mais un reportage télé ou radio, c’est une vingtaine de lignes. Mais au-delà de ça, non.

 

Je trouve impressionnant que vous ayez pondu un roman l’année suivant votre retraite du journalisme.

Mon plus gros problème, c’est que mon premier roman, je l’ai écrit comme un journaliste. Le premier jet faisait 50 pages; tu ne vas pas loin avec un roman de 50 pages. Je l’ai fait lire à une amie qui m’a dit : « Écoute, il n’y a pas d’émotions. C’est plate, c’est des faits. On veut savoir ce qu’ils ressentent, ces gens-là, s’ils ont de la peine, s’ils sont amoureux. Laisse-toi aller. » Et ça m’a pris beaucoup de temps à me sortir de ça. 

« Quand tu es journaliste, tu es obligé d’avoir une certaine rigueur; tu ne peux pas jouer avec les faits, tu évites le plus possible les adjectifs. C’est un langage très neutre. Mais quand tu écris un roman, tu peux prendre des tas de libertés. C’est ce que j’ai fini par aimer et comprendre. »

Daniel Lessard

 

Comment le journaliste en vous inspire-t-il l’auteur, justement?

Dans les romans historiques, c’est clair qu’il l’inspire, pour trois choses. D’abord, je veux raconter une histoire intéressante. Ensuite, j’essaie de bien situer le contexte historique du récit, en respectant religieusement les faits. Je dois être très prudent, parce que si tu parles des Beatles dans un roman qui se passe en 1918, on va rire de toi. Troisièmement, j’essaie d’écrire le mieux possible, en me disant que la langue française n’est pas toujours facile. Encore là, je dois conserver le vieux langage des Beaucerons, qui est très particulier et très le fun. Les gens se demandent souvent d’où vient telle expression, et souvent je ne suis pas capable de leur expliquer; je l’entendais chez mes grands-parents ou mes parents. Quand je décide de camper mon roman dans telle ou telle époque, mon premier réflexe, c’est de faire ma recherche, comme un journaliste. Si un personnage en 1918 achetait un paquet de cigarettes, bien je vérifie combien ça coûtait en 1918. Plein de détails comme ça font que ta toile de fond historique est rigoureusement exacte.

 

Jusqu’à présent, vos protagonistes sont surtout des femmes : pensons à Maggie, à la journaliste Beaupré, à la sergente-détective Comtois. Pourquoi avoir eu envie de mettre de l’avant des personnages féminins?

Comme bien des Québécois de mon époque, chez moi, il y avait deux boss : ma mère, qui s’occupait des choses importantes (l’éducation, la religion et nous faire à manger), et mon père, qui était cultivateur et qui s’occupait de tout le reste. Ma mère a joué un rôle extrêmement important dans mon éducation. Il y a aussi eu ma tante Marie-Marthe, la première femme mairesse de notre village, une femme extrêmement autoritaire et très, très forte. Elle se retrouvait au conseil municipal seule avec sept hommes, et personne n’a jamais réussi à lui imposer quoi que ce soit. La plupart de mes amis très proches ont été ou sont des femmes. J’aime beaucoup leur compagnie, c’est comme ça. Le protagoniste de mon prochain roman est un jeune médecin, mais qui est près d’une femme très forte, qui l’aide à ne pas se décourager face à la grippe espagnole.

 

Pensez-vous que votre prochain roman pourra nous inspirer en ce temps pandémique?

Ce que je découvre, c’est que ce qui se passait à l’époque ressemble étrangement à ce qui se passe aujourd’hui. La grosse différence, c’est qu’à l’époque, les médecins n’avaient rien pour soigner la maladie : ils avaient de l’aspirine et des carrés de camphre, et il y avait beaucoup de faux remèdes. L’autre chose qui me frappe, et c’est un caractère très beauceron, ce sont les gens orgueilleux, qui ne veulent pas se faire dire quoi faire. Par exemple, quand tu leur disais, à l’époque, qu’il fallait porter un masque. Un vieux monsieur a dit, et je le cite dans mon roman : « Y’a personne qui va me forcer à porter une “guénille” dans la face. » À l’époque, les gouvernements ne s’en mêlaient presque pas, ils laissaient l’entière responsabilité aux provinces, qui, elles, laissaient l’entière responsabilité aux municipalités. Les gens n’avaient aucune espèce d’idée des soins de santé, donc c’est le médecin qui portait tout sur ses épaules. Dans mon roman, un jeune curé – et c’est mon autre phobie, les curés – vient d’arriver dans le village et pense que tout va se régler par la prière, la messe, etc. Et quand l’archevêque de Québec décide de fermer les églises, parce que ce sont des lieux de rassemblement très dangereux, le jeune prêtre, lui, résiste en disant que si l’on prie très fort et qu’on multiplie les cérémonies religieuses, on va s’en sortir. 

« Les ressemblances sont fascinantes : il y avait beaucoup de panique, d’inquiétudes et de fausses informations. C’était incroyable tout ce qui circulait, et c’est vrai aussi aujourd’hui. Quand je vois des sondages qui montrent que 60 % des partisans de Trump croient qu’il y a un complot contre lui, le monde me désespère. »

Daniel Lessard

 

Finalement, que représente pour vous La dalle des morts, paru en 2019?

Un homme m’avait écrit que je devrais m’intéresser à l’histoire des cimetières de Saint-Léon-de-Standon : un cimetière près d’une rivière se remplissait d’eau et il y avait eu une révolte incroyable dans le village. Un moment donné, la Société du patrimoine de Saint-Léon-de-Standon m’a écrit pour me dire que je devrais m’y intéresser et qu’il y avait encore des témoins en vie, très vieux, mais très lucides. Finalement, je les ai rencontrés, je suis retourné voir le village, qui est dans ma région, et j’y ai découvert une histoire vraiment fascinante. Tout m’intéressait : le rôle de l’Église, la dictature du curé dans ce village, etc. Si l’histoire est vraie à 75 %, le reste est issu de mon imagination. 

 

Je vous remercie chaleureusement, Monsieur Lessard.

 

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