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Artiste à découvrir: Aurélie Grand, illustratrice

Artiste à découvrir: Aurélie Grand, illustratrice

Patrick Dupuis

8 avril 2021

Racontez-moi un souvenir de jeunesse qui a pu avoir une influence sur votre choix de devenir illustratrice.

Je pourrais parler de mon père qui faisait de la bande dessinée dans ses temps libres et de mon grand-père qui était peintre, mais on va pas se mentir. La véritable influence tient en deux mots: Tortues Ninja.

 

En vos mots, décrivez-moi votre style artistique.

Portraits hystéro-satirico-mélancoliques. C’est super dur comme question, j’ai failli juste répondre « saindoux ». Si ça se trouve, c’est vachement plus précis.

 

Parlez-moi de votre décision d’entreprendre à 16 ans des études en neurosciences cognitives.

J’ai toujours voulu continuer en études artistiques, mais ce n’était pas trop du goût de ma famille. En France, il faut faire un premier choix d’orientation à 16 ans, et on m’a poussée à choisir le cursus de sciences parce que c’est plus « prestigieux ». J’ai finalement trouvé un intérêt dans la psychologie et le comportement animal. Mais je n’ai jamais arrêté de dessiner ce qui m’entourait.

Je vous cite : « Après une maîtrise en neurosciences cognitives, l’enfer des animaux maltraités et des tableaux Excel me fait prendre une nouvelle route. » Est-ce donc une grande désillusion qui a provoqué ce revirement à 180 degrés?

Je n’imaginais pas que j’aurais à percer le crâne d’un animal vivant pour déterminer ce qu’il se passe à l’intérieur. De plus, il y avait beaucoup d’élèves bien plus motivés que moi pour continuer au doctorat, et je venais de perdre ma mère, alors la question du revirement ne se posait même pas. La vie est trop courte!

 

Vous avez donc traversé l’Atlantique en 2006 pour aller étudier le graphisme et l’illustration en pleine forêt à l’Université Capilano, à North Vancouver. Parlez-moi de cette période de votre vie.

Au début, j’ai eu du mal à me faire comprendre ou à prendre la parole en anglais, car je suis tout de même plutôt réservée. Mais très vite, mes camarades m’ont laissé la parole, peu importe combien de temps cela prenait pour dire un truc. Je n’oublierai jamais cette bienveillance de leur part. C’est une chose à laquelle je n’avais jamais été confrontée en France, où la compétition et la moquerie primaient en classe. Ensuite, entre étudier ce que j’ai toujours voulu faire au sein d’un petit groupe d’élèves d’origines et d’âges très variés, et vivre au pied de la montagne, j’ai vite trouvé mon bonheur.


 

Vous exposez sur Instagram le résultat de vos superbes carnets de dessins, dont certains ont été créés en voyage. Traînez-vous toujours sur vous carnet et crayons?

Attention, il y a un carnet pour toutes les occasions, et comme beaucoup de dessinateurs, j’en achète beaucoup trop. Je pense toujours à un nouveau concept pour chacun, ce qui se traduit en beaucoup de carnets encore vierges ou inachevés sous mon lit. Je les choisis plutôt petits pour pouvoir les emporter partout. Seuls les plus chanceux partent en voyage (pour le moment, il n’y en a que quatre), mais j’en ai toujours un tout petit dans ma poche dès que je sors de chez moi, le plus souvent pour dessiner les atmosphères des cafés ou une sortie entre amis.

Vous participez à des défis créatifs sur Instagram tels qu’Inktober et Les 24h de la BD de la fin du monde. Parlez-moi du plaisir de vous donner ce type de défis de création.

Je dessine principalement (pour ne pas dire exclusivement) pour l’édition et la presse jeunesse, et il m’est essentiel de varier, dessiner d’autres choses pour pouvoir conserver une certaine passion et évoluer sur le long terme. Cela dit, je manque parfois de temps ou d’énergie pour cette exploration. C’est là que les défis deviennent intéressants, car beaucoup de gens y participent ou les suivent, ce qui crée une certaine effervescence, et ça devient très motivant. Finalement, c’est un peu comme retourner en classe et montrer fièrement son devoir à tout le monde!

Il suffit de glaner sur vos carnets de voyage et de regarder vos performances de lipsync sur Instagram pour se rendre compte de la grande présence de la musique dans votre vie. Parlez-nous de son importance dans votre vie, des artistes et chansons qui vous inspirent.

Houlala, c’est un gros chapitre, ça. C’est un livre entier, je dirais même! Comme j’ai grandi à la campagne, à une époque sans Internet, la musique était beaucoup plus accessible que les arts dessinés et véhiculait des messages que ni la famille ni l’école n’étaient en mesure de nous délivrer. Au secondaire, j’ai eu un coup de foudre pour Michael Stipe (REM) et Skin (Skunk Anansie). Non seulement ce sont des artistes qui sont très politisés, mais ils venaient également répondre à mes propres questionnements sur le genre et sur être queer, chose inexistante bien entendu dans le milieu dans lequel je baignais. Ensuite, il y a eu la découverte d’Elliott Smith, qui a ouvert à coups de bélier la grande porte de la mélancolie. Aujourd’hui, je puise encore beaucoup d’inspiration dans cette dernière. Mais je varie plus les styles musicaux que dans ma vingtaine, où je pouvais facilement frôler la psychorigidité musicale.
 


 

Laquelle de vos créations vous décrit le mieux, celle dont vous êtes le plus fière?

Mon miniclip animé Father, où j’ai voulu parler de la peur que je ressens d’être une femme, de prendre la parole. Dans un autre registre, je suis aussi très fière de mes cartes divinatoires de Domhnall Gleeson. C’est vraiment parti d’une histoire débile, puis du pari de regarder tous ses films. Ensuite, j’ai dessiné tous ses rôles, et j’ai fini par en faire des cartes avec des messages plus ou moins ésotériques. Voilà, ça me fait marrer et finalement, j’aime beaucoup le résultat graphique.

Votre couverture de la série Le Montréaler illustre une multitude de bottes hivernales dans l’entrée d’un appartement lors d’une fête. Parlez-moi un peu du choix d’illustrer cette tradition festive.

Ce que j’adore dans les couvertures du New Yorker, ce sont les tranches de vie des gens. C’est aussi ce que j’aime le plus observer et dessiner. Pour moi, vivre à Montréal rimait avec partys de cuisine. Mais il y avait aussi des partys de cuisine lorsque je vivais à Vancouver, donc j’ai pensé que la différence venait du gros tas de bottes mouillées. On a tous mis le pied dans cette flaque-là au moins une fois dans notre vie, non?

Faites-nous part d’un de vos coups de cœur culturels, de ceux qui nourrissent votre créativité.

Je viens de lire Familiar Face, de Michael Deforge, et c’est vraiment une grosse claque. Son dessin est captivant; je peux passer des heures à regarder tous les petits détails. L’intrigue est en soi anodine, mais l’univers et la structure narrative sont solides. Je ne sais pas si c’était son intention, mais j’ai pas mal ri aussi. C’est comme si vous regardiez un épisode de Black Mirror sous acide (mais faites pas ça chez vous, lisez plutôt la BD).

 

Quelle routine ou ambiance de création est propice à la trouvaille de vos meilleures idées?

La procrastination en général. Il faut que je fasse beaucoup de choses (musique, méditation, couture, sport, cuisine) avant de me mettre devant ma page blanche. J’aime le calme et prendre mon temps. C’est pour ça que les idées viennent plus souvent dans les cafés, dans un parc et même dans mon lit! Mon bureau ne me sert finalement qu’à l’exécution finale.

 

Parlez-moi d’un ou d’une artiste de votre discipline que vous affectionnez particulièrement.

Giulia Sagramola. J’adore ses dessins; elle est très drôle et elle a une grande passion pour les chiens. Vous pouvez d’ailleurs trouver son livre Mon chien banane, écrit par Roxane Brouillard et édité aux 400 coups.

 

Quel serait l’un de vos rêves de création les plus fous?

Je sais rester simple : une affiche de film ou un clip animé pour David Lynch. Si François Blais me lit (allô!), j’adorerais aussi faire une collaboration avec lui; il me fait beaucoup rire.

Sans contredit, l’humour et le sens de la dérision sont une partie intégrante de votre personnalité et de votre création. Est-ce qu’un spectacle d’humour est en développement?

Non, pas de show. Quelle angoisse! Si vous me voyez faire l’imbécile dans mes stories Instagram, c’est que je suis sûrement en train de crouler sous la pression du travail et que j’ai besoin de me défouler et d’avoir de l’attention pour ne pas virer folle. Du coup, beaucoup de gens qui me suivent croient que j’ai une personnalité extravertie et agitée, alors que ce n’est vraiment pas le cas. Ça n’empêche pas que j’adore naturellement faire rire et y aller d’enchères de blagues avec mes amis ou dans mes illustrations.

Quels sont les projets qui sommeillent dans la tête d’Aurélie Grand?
Trois albums jeunesse, trois BD, deux animations et une exposition. On peut dire que ça sommeille pas mal, oui.

 

Quel est votre meilleur conseil à donner à un ou une jeune artiste en devenir?

Attache ta ceinture et mets ton casque.

 


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