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Entrevues Faire œuvre utile – Christine Beaulieu et Émile Proulx-Cloutier

Entrevues Faire œuvre utile – Christine Beaulieu et Émile Proulx-Cloutier

ICI ARTV

6 mai 2021

Chaque vendredi à 20 h sur ICI ARTV, à l’émission Faire œuvre utile, animée par la journaliste Émilie Perreault, des personnalités invitées rencontrent une personne ayant été bouleversée par une de leurs œuvres. Avant la diffusion de chacune des émissions de la troisième saison, nous vous proposons d’en apprendre davantage sur l’expérience vécue par les artistes lors de ces moments fort particuliers.

Cette semaine, la comédienne et autrice Christine Beaulieu ainsi que le comédien, auteur, compositeur et interprète Émile Proulx-Cloutier ont eu l’amabilité de nous raconter leur expérience liée au tournage de l’émission. Les deux artistes nous ont généreusement fait part de leurs états d’âme quelque temps après avoir fait des rencontres mémorables.

Voici le compte rendu de ces entrevues.


Christine Beaulieu

Que retenez-vous de votre expérience?

J’ai reçu énormément de témoignages de gens qui ont été transformés, touchés par J’aime Hydro. Il y en avait beaucoup et j’avais un peu souhaité à l’intérieur de moi qu’Émilie (Perreault) m’appelle pour que la pièce fasse partie des œuvres utiles présentées dans l’émission. J’étais vraiment contente quand j’ai reçu son courriel. J’avais hâte de voir qui j’allais rencontrer. J’ai envoyé plein de témoignages à Émilie et c’est celui de Suzanne qui a été retenu. Au début, j’étais étonnée de ce choix, mais quand j’ai rencontré la dame et qu’elle nous a expliqué à quel point la pièce avait eu un impact sur elle, j’ai compris. Ça m’a vraiment touchée; je ne m’attendais pas à ce qu’elle me dise que la pièce l’a révélée à elle-même. Je n’avais pas imaginé que la pièce puisse avoir un tel effet.

Je me disais qu’elle allait donner des réponses à des questions, toucher les gens, mais de me faire dire par une femme qui est d’une autre génération de la mienne que la pièce lui a fait comprendre sa propre force, son propre pouvoir sur son existence et ses quêtes, c’est vraiment extraordinaire. Elle s’est reconnue dans mon processus et s’est dit quelque part : « Coudonc, je suis peut-être aussi courageuse que cette fille-là, puisque je l’ai fait moi aussi. » C’est comme si la pièce avait donné plein de valeur à sa démarche. Ça m’a touchée, parce que c’est impossible à anticiper quand on travaille sur un projet.

Suzanne

Qu’est-ce qui vous surprend le plus quand vous recevez ce genre de témoignage de la part du public?

J’ai été étonnée surtout parce que les témoignages étaient très personnels, c’est-à-dire que j’avais anticipé que des gens allaient me questionner sur les données, les chiffres, les informations par rapport à Hydro-Québec, parce que mon spectacle est plein d’opinions par rapport à Hydro-Québec, à la Romaine; je sors les chiffres, je fais un tableau... Je m’attendais à beaucoup de réactions en lien avec le contenu, je dirais, mais les messages que j’ai reçus, c’était des gens qui m’écrivaient pour me raconter leur vie de façon beaucoup plus intime.

Par exemple, une personne qui me dit qu’elle est en thérapie et qu’elle utilise le cri pour se libérer, comme je le fais dans la fameuse scène à l’épisode 4 où je crie mon nom et qu’il y a une femme autochtone qui entonne un chant de délivrance. C’est un moment très émotif, sensible. C’est plutôt les moments sensibles, émotifs, intimes, personnels : la peur, le courage. Des gens qui me remercient de leur avoir donné le courage d’aller au bout de leur quête. Les gens se sont reconnus plutôt dans la trame émotive, affective du personnage principal, qui est mon histoire, que dans le questionnement à savoir si l’on devait continuer à faire des barrages ou non. La vraie question principale du projet est demeurée très importante et on en parle aussi, mais disons que la trâlée de messages que j’ai eus était beaucoup plus personnelle, intime, émotive.

Quelle est l’œuvre ou l’artiste qui a été utile dans votre vie?

C’est sûr qu’on le voit beaucoup dans J’aime Hydro, mais je suis vraiment très influencée par le travail de Robert Lepage. Ça fait déjà plusieurs années qu’il fait des spectacles, qu’il les crée et les joue lui-même. Il s’adresse lui-même directement au public avec beaucoup de contenu. J’aime beaucoup cet amalgame-là, du personnel à l’universel, de Robert Lepage. Dans son dernier spectacle, 887, on rentre dans sa vie personnelle et on découvre l’histoire de son père, qui était chauffeur de taxi. En même temps, c’est une pièce assez longue dans laquelle on apprend énormément de choses : sur le drapeau, sur le nom des rues, sur l’histoire de notre territoire, etc. La magie de cette communication-là m’inspire énormément. Je suis aussi beaucoup influencée par le travail de Marie Brassard, qui est une collègue de Robert. Elle travaillait avec lui avant de lancer ses propres créations et c’est une autre créatrice qui m’inspire énormément; j’ai d’ailleurs collaboré souvent avec elle au théâtre. Quand on travaille avec Marie Brassard, on n’est jamais dans la quête du résultat; elle n’est pas dans la finalité, mais plutôt constamment dans la recherche. Continuer toujours de chercher, d’ajuster, c’est ce que je fais avec J’aime Hydro. D’ailleurs, on va présenter la pièce à nouveau l’année prochaine et je remets les mains à la pâte en rencontrant quelqu’un de nouveau. Je continue à peaufiner la pièce. Robert et Marie travaillent aussi comme ça. C’est comme si une pièce de théâtre n’était jamais finie, mais plutôt en constante évolution. Quand on travaille, on ne cherche pas une finalité, on n’a pas déjà en tête l’impact qu’on veut que notre projet ait, mais on est en train de chercher quelque chose d’unique. On veut toucher quelque chose d’original et de nouveau, qu’on n’a jamais vu ou entendu. Je dirais que pour J’aime Hydro, c’est vraiment les deux créateurs qui m’ont le plus inspirée. Voir les œuvres de Robert m’a transformée et travailler avec Marie a aussi grandement influencé la manière dont j’aborde mon propre travail.

Christine Beaulieu, merci beaucoup!
 

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Émile et Jean-Marie

Que retenez-vous de votre expérience?

J’ai été vraiment troublé par la synchronicité des événements. Le fait qu’on ait tourné l’émission au cœur même de la pandémie avec quelqu’un dont le métier est proposé aux bénéficiaires, c’est sûr que ça a donné toute une profondeur à notre échange. On a énormément parlé de ce corps de métier là dans les médias pendant les premiers mois de la pandémie et on s’est aperçus du peu de considération qu’on a pour les gens qui font ce travail-là, qui pourtant est essentiel. On mène notre vie, encore aujourd’hui, à ne pas réfléchir aux positions dans lesquelles les personnes âgées finissent parfois leurs jours ou aux conditions dans lesquelles sont les gens qui s’occupent d’elles.

Souvent, c’est un sujet qui est remis à plus tard ou alors des moyens de pression sont nécessaires pour en parler. La conversation qu’on a eue a été très forte pour moi sur cet enjeu. Je me suis rendu compte à quel point on s’accote collectivement sur la vocation de ces gens, du poids qu’on leur fait porter. C’est le cas, je pense, pour les gens dans la santé – tous ceux qui ne sont pas médecins, comme les infirmières ou préposés aux bénéficiaires – et c’est le cas dans le domaine de l’éducation pour les profs. Ce l’est aussi dans le domaine communautaire avec les personnes en travail social et en intervention.

Les gens qui travaillent dans ces trois branches-là, on s’accote, nous tous de la société, sur leur puissance, leur vocation, leur désir de bien faire, leur amour pour leur travail. C’est comme si l’on oublie à quel point ils sont importants et qu’ils forment les fondations de notre édifice collectif. C’est peut-être une sorte d’héritage de notre passé religieux qui nous fait dire que ces personnes ont la vocation, qu’elles vont aider les malades et éduquer les enfants. On est sortis de ce Québec-là, mais on dirait qu’on a encore gardé d’instinct que leur vocation va être comme un puits d’énergie sans fond, alors qu’on est en train de les épuiser lentement. L’histoire de Jean-Marie qui, oui est intime et personnelle avec sa relation au travail, parle beaucoup du poids qu’on fait porter à ces corps de métier de façon collective.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus quand vous recevez ce genre de témoignage de la part du public?

On ne le sait jamais. La vérité, c’est qu’on n’en a aucune idée lorsqu’on lance une chanson dans l’univers. Il y a 60 millions de chansons sur iTunes. Je ne sais pas du tout comment ça va prendre, d’où ça va frapper. Des fois, ça arrive que je m’aperçoive assez vite de l’impact d’une chanson pendant un spectacle. À l’occasion, c’est une affaire de circonstances favorables qui fait qu’un texte ou une chanson va peut-être parler aux gens à un moment précis. Ça, c’est si tu as de la chance, parce que des fois, ça n’arrive pas du tout.

Mon dos, la chanson dont il est question dans l’émission, est très discrète sur mon deuxième album, toute petite, toute douce, toute simple. Pour moi, c’est d’abord une chanson sur le travail. De la façon qu’elle a été écrite, on ne sait pas trop à quelle époque ça se passe; ça a l’air d’être dans un Québec d’il y a quelques décennies, mais on ne le sait pas trop. Pour moi, c’était important que ça reste flou. C’était plus sur la fatigue et l’épuisement, le poids du travail, le fait d’être lentement brisé par l’effort. Je l’ai écrite parce que ça m’était passé par la tête, que je trouvais qu’elle se pouvait, se tenait et qu’elle générait des images. C’est tout. Ensuite, tu ne sais pas trop ce que ça va donner, tu lances ça dans l’univers.

Jean-Marie

La façon dont j’ai rencontré Jean-Marie dans la vraie vie, c’était à un spectacle. Il a attendu jusqu’à la fin dans la file. Je signais des disques, je rencontrais des gens et il a pris la peine d’attendre pour être en tout dernier. Il m’a raconté un bout de sa vie et le rôle que cette chanson avait joué pour lui dans son cheminement personnel et le constat que ça l’avait amené à faire sur sa propre condition et son travail. J’ai été profondément touché par ça, parce que d’abord, ça prend du courage pour se raconter à quelqu’un comme ça, de dire ces choses-là. Il a choisi de se révéler au complet en très peu de temps. Il se trouvait en plus que ce soir-là, je n’avais pas fait la chanson pendant le spectacle, comme je ne me doutais pas de l’impact qu’elle avait pu avoir chez quelqu’un. Je lui ai promis de la faire la prochaine fois qu’il viendrait me voir. Il m’a écrit pour me prévenir et je me suis arrangé pour la faire.

Ce qui a été formidable avec le contexte de l’émission, c’est que ça nous a permis de poursuivre cet échange-là de façon plus profonde, plus concrète, sur ses conditions de travail, sur ce qu’il a traversé. C’est comme s’il me parlait de lui, mais aussi très fort de notre société, et c’est encore plus vrai récemment comme on a entendu parler des CHSLD et des maisons de retraite privées comme jamais. Notre regard a beaucoup changé là-dessus. En même temps, je pense qu’on arrive tranquillement à parler plus de l’épuisement professionnel collectivement, mais ça guette beaucoup de gens. Des fois, on a envie de se faire croire que ça ne nous frappera pas, nous, mais personne n’est vraiment à l’abri de ça. Je trouvais que sa façon d’en parler était très claire aussi, très sage. Je trouve qu’il y avait une simplicité sage dans la façon dont il m’en parlait. C’est rare qu’on se donne le temps. Des fois, la caméra est intrusive, bloque la rencontre et nous rend pudiques. Des fois, elle devient un prétexte à se révéler. Dans ce cas-ci, ça a été ça.

Quelle est l’œuvre qui a été utile dans votre vie?

Je te dirais que si j’aimerais beaucoup avoir l’occasion de passer une heure à jaser avec Wim Wenders, qui a réalisé Les ailes du désir. Ce film a été une influence vraiment importante pour moi, à plusieurs égards. Je l’ai vu quand j’étais adolescent et ça m’a profondément donné le goût de créer et de vivre. Ça a influencé plusieurs de mes réalisations.

Merci beaucoup, Émile Proulx-Cloutier!

Ne manquez pas la troisième émission de la troisième saison de Faire œuvre utile, vendredi à 20 h sur ICI ARTV.