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Rencontre littéraire Pour emporter avec Véronique Grenier
Marie-Eve Rompré

Rencontre littéraire Pour emporter avec Véronique Grenier

Philippe Côté-Giguère

9 octobre 2020

Cette semaine, à Pour emporter, France Beaudoin accueillera la brillante et chaleureuse Kim Thúy, qui se confiera sur la façon dont les multiples chapeaux qu’elle a portés dans sa vie – enfant réfugiée, traductrice, avocate, autrice et mère – ont influencé sa vision de la vie. Son amour pour les mots sera évidemment aussi mis de l’avant puisqu’elle parlera de certaines des œuvres littéraires qui ont résonné fort chez elle. Parmi celles-ci, nous retrouvons entre autres le livre Hiroshimoi, écrit par Véronique Grenier et publié en 2016.

 

Pour en connaître davantage sur cette autrice et enseignante en philosophie, dont l’œuvre a su toucher les cordes sensibles de son lectorat, nous avons eu la chance de nous entretenir avec elle sur sa passion pour l’écriture.

 

Voici le compte-rendu de cette discussion.

 

***

 

As-tu toujours écrit, même à un très jeune âge?

Je pense que mes premières histoires, je les ai imaginées quand je devais avoir environ 3 ans. Je voulais tellement apprendre à lire le plus rapidement possible. À l’époque, j’avais un mini tourne-disque et on avait des vinyles de récits de Walt Disney que j’écoutais sans cesse. Je me rappelle que je m’étais inventé un alphabet pour pouvoir raconter des histoires parce que je ne maîtrisais pas l’alphabet normal. En première année, dès que j’ai eu les codes, j’ai commencé à écrire, et c’est allé super vite. C’était viscéral chez moi. Toute jeune, j’avais des cahiers pleins d’histoires. Les poèmes sont venus vite aussi. Je pense que déjà en sixième année, j’avais commencé à en écrire. Au secondaire, j’ai continué. En première secondaire, il m’est arrivé qu’un enseignant me demande de rester après un cours pour écrire un texte parce qu’il pensait que mes parents le faisaient pour moi. (Rires) J’ai écrit beaucoup, beaucoup, beaucoup. J’ai aussi eu le privilège d’avoir des profs de français qui m’ont motivée à développer ce talent que j’avais. 

 

Rendue au cégep, j’ai eu la chance d’avoir un enseignant qui m’a suivie et qui m’a introduite aux revues. J’ai commencé à publier des écrits dans XYZ et quelques autres magazines au début des années 2000. J’ai eu une période de jachère parce que j’ai eu des enfants et que j’étais à l’université. Pendant longtemps, j’attendais l’inspiration, ce qui était un peu une drôle de manière de faire. J’écrivais peut-être un ou deux textes par année, mais le reste du temps, je le passais à écrire dans mes journaux intimes. J’ai tout de même toujours gardé une pratique d’écriture dans mon journal intime; il y a plusieurs bribes de textes qui ont commencé là. Après, quand ma fille est née, j’ai commencé mon premier blogue, avant Les p’tits pis moé, dont je vais taire le titre. C’était un grand terrain de jeu pour moi, cet espace. C’est là que j’ai commencé à me foutre un peu de la forme et à m’en donner à cœur joie dans les contractions. C’était une écriture viscérale. Ensuite, ça a déboulé et j’ai commencé à écrire à différents endroits.

 

Qu’est-ce qui t’a menée à l’écriture d’Hiroshimoi?

C’est quelque chose qui a surgi, je vais dire ça comme ça, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas d’intentionnalité de texte. Je pense que ça s’est écrit sur une période d’à peu près trois jours dans une espèce de furie. Les fragments me venaient les uns après les autres. C’était vraiment fou : j’étais sur mon ordi ou j’avais papier et crayon sur moi. Je me rappelle même d’être allée au restaurant et d’avoir été obligée d’écrire sur mon bras parce que ça sortait. (Rires) Au bout de trois jours, je ne savais même pas ce que j’avais fait; je ne pensais pas que c’était un livre. J’ai donc envoyé ça à un ami en lui demandant s’il pensait que c’était quelque chose. Il m’a dit que oui, alors je l’ai envoyé aux Éditions de Ta mère, et deux semaines après, on m’a convoquée à Montréal pour signer. C’est vraiment né d’une impulsion, de douleur amoureuse déjà vécue. J’ai peut-être lu un peu trop d’histoires sur les enjeux amoureux dans ma jeunesse. (Rires)

 

Pourquoi écrire? Qu’est-ce que l’écriture te permet de réaliser?

Grosse question. Je dirais qu’il y a une urgence et une nécessité de dire les choses. La plupart du temps, je m’assois devant mon ordi en n’ayant pas une intention d’écriture, mais il y a des mots qui viennent, il y a un besoin de m’exprimer. Je pense qu’il y a quelque chose dans l’écriture qui me permet d’avoir une maîtrise sur la vie. Surtout qu’il y a beaucoup de trucs que j’ai écrits par rapport à des émotions ou à des situations. C’est comme si l’écriture me permettait d’avoir de la pogne là où je n’en ai pas tout le temps. Ce n’est pas nécessairement quelque chose de cathartique pour moi. Dans le geste d’écriture, il y a de la réparation qui se fait; je ne sais pas comment le dire autrement que ça. Pour moi, c’est quelque chose de très organique. Je fais ça depuis tellement longtemps. Ça fait partie de mon manger-dormir-respirer, disons.

 

Que souhaites-tu réaliser avec tes œuvres?

Je serais vraiment heureuse de pouvoir écrire un texte suivi de plus de 100 pages, un roman, ou un genre de roman, j’ai le goût de dire. J’ai envie aussi d’écrire avec plus de délicatesse. J’aimerais ça, écrire de la dentelle; j’en suis encore loin, mais j’aimerais ça, m’en rapprocher. Depuis que j’écris, ce que j’apprécie, c’est que des fois, ce que j’arrive à exprimer permet à d’autres personnes de se sentir moins seules ou à mes textes de créer une sorte de communauté. C’est ce que j’ai beaucoup mesuré avec mon blogue Les p’tits pis moé, avec certains de mes textes sur la santé mentale ou avec Hiroshimoi. Les gens vivent des expériences de marde, souffrent et sont souvent coincés dans cette souffrance et dans la solitude; je crois que ça fait du bien quand on rencontre quelqu’un ou qu’on tombe sur un texte qui relate ce qu’on a vécu, une œuvre qui nous permet de briser certaines solitudes à l’aide des mots. D’ailleurs, je l’ai moi-même vécu avec plein de livres.

 

Quand tu penses à tes œuvres, quels sentiments t’habitent?

C’est vraiment des sentiments partagés. Ce qui me vient à l’esprit en premier, c’est drôle, mais c’est comme quelque chose d’inachevé, et je l’assume. Je sais que mon recueil de poésie Chenous aurait pu être plus travaillé, mais en même temps, il ne pouvait pas l’être au moment où je l’ai fait, et c’était important qu’il existe de la manière dans laquelle il était. Je pense aussi que j’aurais le goût de dire « terrain de jeu », parce que je suis encore beaucoup en train de jouer quand j’écris. Sinon, je sais que plusieurs de mes textes ont donné le goût de lire à des gens ou ont permis à d’autres de dire que la poésie, ça pouvait être pour eux. Et ça, c’est quelque chose dont je suis vraiment contente, je pense.

 

Dirais-tu que c’est la plus grande fierté que tu tires de l’écriture?

Plus grande fierté, je ne sais pas, mais je sais que j’en suis contente. C’est peut-être la prof qui est en arrière de ça… Ma job dans la vie, c’est de montrer aux gens que la philosophie leur est accessible, ce qui n’est pas la première chose qui nous vient en tête quand on pense à la philo. Souvent, j’ai l’impression que les gens se disent que la poésie n’est pas pour eux a priori, alors que ça parle souvent de nos brèches fondamentales ou que ça nous amène dans un lieu de sensibilité qu’on a tous et toutes. C’est sûr que je suis très contente si mes mots ont permis à des gens d’oser et de comprendre que ça pouvait aussi être pour eux. Je retire une joie de ça.

 

Si tu avais à ton tour à mettre une œuvre, ou un ou une artiste dans ton bagage à emporter, ce serait laquelle ou qui?

Ça, ce n’est pas fin, de me demander de nommer juste une personne... Je vais dire Mathieu K. Blais, qui écrit au Quartanier. Il a publié Tabloïd, et là, il vient juste de sortir Ornithologie, un recueil que j’attendais depuis tellement longtemps. J’avais vraiment hâte de mettre la main sur ce bouquin pour que je puisse le feuilleter à la maison. Mathieu, c’est probablement mon poète contemporain préféré.

 

Véronique Grenier, merci beaucoup!

 

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Ne manquez pas l’émission de la semaine de Pour emporter avec Kim Thúy, ce vendredi 9 octobre à 20 h sur ICI ARTV.

 

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