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Rencontre littéraire Pour emporter avec Patrick Senécal
Karine Davidson-Tremblay

Rencontre littéraire Pour emporter avec Patrick Senécal

Thomas Dallaire-Boudreault

27 octobre 2020

Il est l'un des auteurs les plus prolifiques, lus et récompensés au Québec. Il est unanimement considéré comme le maitre québécois du roman d'horreur. Depuis plus de 25 ans, l'esprit tordu et fascinant de Patrick Senécal nous offre des histoires parfois effrayantes, parfois mystérieuses, mais toujours captivantes. Les populaires adaptations cinématographiques de ses oeuvres, notamment 5150 rue des Ormes et Les sept jours du talions ont marqué le cinéma d'ici et l'imaginaire collectif.   Ses livres sont attendus par un grand nombre d'admirateurs de tous âges. De son propre aveux, il avoue qu'on lui dit souvent qu'il a donné le goût de lire à un bon nombre de jeunes. Le comédien Pier-Luc Funk fait partie de ses fidèles lecteurs, comme il l'a confié à France Beaudoin lors de son passage à l'émission Pour emporter

Voici une rencontre littéraire Pour emporter avec l'auteur Patrick Senécal. 


Ce vendredi 20h à Pour emporter France Beaudoin reçoit un médecin intensiviste connu, reconnu et admiré, le Dr François Marquis. Vulgarisateur coloré, un brin philosophe, il est habité d'une soif de connaissance hors du commun. De l'aide médicale à mourir au Moyen-Âge, en passant par la richesse des silences, ses champs d'expertise sont aussi vastes que son insatiable curiosité.


Patrick Senécal, comment allez-vous?
Ça va bien! Malgré tout. Je fais partie d’une tranche de la population quand même chanceuse, car je travaille à la maison de toute façon. En plus, j’ai la chance d’être un auteur pour qui la carrière va bien. Ça n’a pas beaucoup d’impact sur ma vie professionnelle. Je suis très conscient que j’ai de la chance.

Je ne suis pas une personne inquiète de nature. Je suis quelqu’un qui est pessimiste de nature humaine, mais on dirait que pour cette raison, je me dis que cette pandémie fait partie de la game de la vie. De toute façon, l’humanité va mal. Pourquoi elle ne pourrait pas aller plus mal? (Rires) Quand je parle avec d’autres auteurs qui ont tendance, comme moi, à écrire des trucs sombres, je me rends compte qu’on prend ça plus relaxe que les autres. On est moins angoissés par tout ça. Je suis par contre conscient de l’importance de la situation et de l’importance de suivre les règles!

 

Est-ce le fait de vivre une pandémie mondiale vous inspire, comme auteur?
J’avais justement commencé un roman avant le début de la pandémie. Évidemment, à la base, cette histoire ne parlait aucunement de la pandémie. Par contre, je me suis posé la question durant tout le processus d’écriture à savoir qu’est-ce que je fais avec ça et si j’inclus ou non la pandémie dans l’histoire. J’avais une petite idée de la manière de l’inclure, mais je ne savais pas si ça allait fonctionner ou non.

Maintenant que j’ai terminé le premier jet, je pense que oui, je vais l’inclure! Le roman va se terminer la fin de semaine où le gouvernement annonce les premières mesures de confinement, les fermetures d’écoles et tout ça. Ça n’a pas un gros impact sur l’histoire, mais ça apporte un petit côté sombre supplémentaire à l’histoire. C’est vraiment en arrière-plan. La pandémie ne sera pas du tout au centre de l’histoire.

 

Quels sont vos rituels d’écriture, comme auteur?
Mes rituels ont été légèrement modifiés dernièrement, à cause de la pandémie, j’avoue. Ma blonde travaille à la maison, mes enfants de 20 et 22 ans vont à l’école à distance. Mais en général, je suis dans mon bureau, je mets de la musique, etc. C’est moins évident ces temps-ci parce qu’il y a toujours du monde dans la maison, je ne peux plus mettre de la musique aussi forte qu’avant. C’est donc plus difficile pour moi d’écrire dans ce temps-là. Je dirais que j’ai un rythme beaucoup moins soutenu.

Essentiellement, j’écris le matin avec de la musique. Des fois l’après-midi. Je peux écrire n’importe où. Par exemple, admettons que j’ai un rendez-vous chez le docteur, je peux amener mon ordinateur et écrire dans la salle d’attente. J’ai une bonne capacité de concentration.

 

Chaque auteur a son processus d’écriture qui lui est propre. Avez-vous une structure avant d’entamer l’écriture d’un roman?
Le plan est moins en moins détaillé qu’avant parce qu’au début, par insécurité, il fallait des plans très détaillés. Maintenant, je me fais un plan général, mais tout de même assez précis pour que je sache du début à la fin où je m’en vais. Il peut y avoir des changements en cours de route, tout de même! Un plan, ce n’est pas une prison. Le plan me permet d’abord de me sécuriser et après de pouvoir faire ce que j’en veux. Ce qui change rarement, c’est la fin du livre. En général, c’est toujours coulé dans le béton, parce que toute l’histoire mène vers cette  conclusion. J’ai besoin de le savoir et que ce soit clair afin que tout le roman soit une montée dramatique vers cette fin-là.

Je ne juge d’aucune façon ceux qui ne fonctionnent pas de cette façon. Je sais pertinemment que ce n’est pas tous les auteurs qui entament l’écriture d’un roman et qui savent exactement où ils s’en vont, mais ils doivent avoir plus de job à la réécriture, par contre. Moi par exemple, je n’ai pas autant de contradictions qu’eux après un premier jet. Il y a même des auteurs qui ne travaillent pas en ordre chronologique. Ils écrivent certains passages par-ci, par-là. Dans mon cas, c’est toujours écrit dans l’ordre au fur et à mesure.

 

Quels sont, selon vous, les éléments gagnants pour qu’un roman de genre soit réussi?
Si le monde le savait, tout le monde le ferait! (Rires) Moi, je pense que le premier danger réside justement dans la recherche des éléments gagnants. Quand on commence à écrire en se demandant quelle est la recette, on s’éloigne automatiquement de notre sincérité et de notre authenticité. J’essaie d’écrire des romans que j’aimerais lire, personnellement. Je veux être efficace. Je veux que les gens aient de la difficulté à déposer le roman. L’efficacité passe d’abord et avant tout par des personnages crédibles. J’ai bien beau écrire de l’horreur, du fantastique, du roman noir, du roman policier, pour moi, de croire aux personnages à ce que tes personnages sont et font est un élément essentiel. Ce n’est pas parce que tu fais du fantastique ou de l’horreur que les personnages doivent agir de façon inconséquente. Même si, à première vue, ça peut sembler invraisemblable, il faut que ça demeure crédible. Il y a bien des films d’horreur que je n’apprécie pas particulièrement, parce que je regarde les personnages et je n’y crois tout simplement pas. Je ne sais pas si c’est ça la recette du succès, mais pour moi c’est fondamental dans l’écriture.

 

Quels sont vos premiers souvenirs littéraires?
Avant de vouloir devenir auteur, ce que je voulais à la base, c’était de raconter des histoires. Je pense que tous les auteurs sérieux vont te répondre la même chose. Le besoin de raconter. À huit ans, je faisais des bandes dessinées. Une bonne cinquantaine! Il ne m’en reste malheureusement aucune…


Quand j’ai commencé à lire des histoires d’horreur vers 11 ou 12 ans, j’ai tout de suite voulu en écrire tout de suite. J’ai commencé à écrire des nouvelles au début de l’adolescence. Je ne me voyais pas du tout devenir écrivain cependant. Je voulais être médecin! Mais fondamentalement, ce que j’aimais le plus faire, c’était d’écrire des histoires et de les faire lire à mes chums. C’est la seule chose à laquelle je me trouvais cool. Je ne faisais pas de sports, je n’avais pas beaucoup de succès avec les filles, mais le fait de raconter ces histoires-là me rendait cool.


À 16 ou 17 ans, après quelques romans de complétés, c’est un professeur qui m’a demandé :  « Pourquoi ne penses-tu pas à publier tes histoires? » C’est seulement à ce moment que j’ai commencé à y penser. Par contre, je suis tombé dans un piège : je voulais alors devenir une vedette : le prochain Stephen King du Québec. Avec toute l’arrogance que peut avoir un adolescent de 16 ans, je pensais que je réinventais l’écriture au Québec. Il a fallu que j’aie douloureux un refus dans un concours littéraire pour que mon orgueil revienne à la bonne place. C’est à ce moment-là que je me suis mis à travailler plus fort, retravailler mes textes. Au lieu d’écrire un roman par six mois, ça m’aura pris finalement 5 ou 6 ans pour écrire 5150 rue des Ormes et trouver le courage de l’envoyer à un éditeur la tête baissée et c’est là que ça a marché.

 

Comment vous sentez-vous quand les jeunes vous avouent qu’ils lisent des livres grâce à vous?
C’est la plus belle récompense qu’on peut recevoir comme auteur. C’est super être capable de vivre de son art, mais de savoir que tu donnes le goût de la lecture à des gens c’est tout simplement extraordinaire. J’entends en effet souvent cela lors de Salons du livre, surtout chez les gars qui viennent me voir pour me dire que je leur ai donné le goût de lire. Évidemment, pour moi, c’est la consécration ultime.

Par contre, il y en a qui me disent : « Je lis juste vos romans! » Attention! Il existe beaucoup d’autres romans et auteurs à découvrir! (Rires) Et des bien meilleurs que les miens! Je leur suggère alors quelques titres.

Alors, c’est évidemment très valorisant, mais il faut toujours faire attention quand on est lu beaucoup comme ça. Les gens attendent mes romans et c’est un privilège, mais le danger c’est de ne pas toujours leur donner ce qu’ils veulent lire. Il faut toujours, le plus possible, faire abstraction de ça. Si je portais trop d’attention à ce qui marche, j’écrirais des Hell.com toute ma vie! Je n’écrirai pas un roman trash juste pour écrire un roman trash.

 

Avez-vous peur de quelque chose dans la vie et si oui, de quoi?
Moi, j’ai peur de la mort principalement parce que je ne sais pas qu’est-ce qui vient après. Plus je vieillis, plus j’y pense et plus je pense qu’il n’y a rien, même si je ne suis pas encore totalement convaincu ce ça. Ça fait longtemps que je ne crois plus qu’il y ait un ciel avec des anges et tout ça, mais entre croire entre un barbu et de croire au néant, il y a une infinie possibilité entres les deux. Mais de plus en plus ces possibilités diminuent et je me dirige vers la croyance qu’il n’y a malheureusement rien.

Des gens me demandent « Tu ne trouves pas que c’est plus réconfortant de croire qu’il n’y a rien après? » Moi je trouve de ne pas savoir ce qu’il y a après c’est mille fois plus inquiétant que de le savoir à 100%. La mort me révolte. L’idée que tout ça va finir ne me rentre pas dans la tête. Je n’aime pas ça et je ne sais pas si je vais l’accepter un jour. Peut-être que d’écrire dans le style que j’écris est un peu ma façon de dompter la bête et de contrôler un peu cette peur. C’est une façon d’appréhender nos peurs. Je pense qu’il y a beaucoup de ça dans mes écrits.

Cette peur peut aussi être expliquée par le fait que je ne l’ai jamais encore vraiment confrontée.  J’ai une amie qui m’a déjà confié avoir arrêté d’avoir peur de la mort au moment où elle a perdu sa mère. Ça l’a réconfortée. C’est peut-être ça qui va m’arriver? J’en ai aucune idée!


Parmi tous les romans que vous avez écrits, lequel est le plus personnel?
Le livre Aliss était très personnel au moment où je l’ai écrit. Je pense qu’un roman devient personnel quand on l’écrit au moment où l’on doit l’écrire. Ce roman peut avoir l’air d’une histoire un peu déjantée d’Alice au pays des merveilles, mais ça parlait aussi de choses très personnelles qui m’arrivaient à ce moment-là. Par exemple, au moment où j’écrivais le roman, j’avais déménagé au Mont Saint-Hilaire. C’était à la fin des années 90. Ma blonde et moi voulions un enfant et à ce moment-là on n’avait pas les moyens d’avoir une maison à Montréal.  Je me rapprochais alors de ma job à Drummondville et ayant été élevé en région, j’aimais l’idée que mes enfants puissent être élevés là-dedans. Je me rappelle que j’avais une vive peur de devenir un banlieusard blasé après avoir quitté Montréal.


Aliss représente un peu cela. Elle arrive à Montréal à 18 ans, quitte sa famille parce qu’elle pense que la liberté c’est la rébellion. Donc à travers le personnage d’Alice, je parlais de mes propres insécurités et craintes par rapport à la liberté, la normalité, la marginalité, etc. Ces points communs avec ma vie, je ne les ai pas pensés sur le coup. C’est avec le temps, en revisitant le livre que je peux établir ces liens-là. Ce n’est pas arrivé seulement dans celui-là. Je peux faire le même genre de constatation aujourd’hui dans plusieurs de mes romans.


20 ans après la parution d'Aliss, Patrick Senécal et l'illustrateur Jeik Dion lancent une bande-dessinée pour adulte basée sur le best-seller original. 
À paraître aux éditions Alire le 11 novembre 2020. 


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